Jean-Luc Marcastel, Louis le Galoup
Ce premier tome des aventures de Louis est des plus prometteurs :l’histoire est palpitante, l’écriture pleine de richesses
Si l’on vous dit « Loup-garou » (car un « galoup » n’est rien autre que cela), vous penserez sans doute conte pour enfants – de ces histoires à frissons mais qui savent ne pas effrayer assez pour donner des cauchemars – peut-être gothisme à la Anne Rice ou, au pire, roman ultra z grandguignolesque où les effets grotesques exaspèrent au lieu d’angoisser. Entre tout cela, il y a les contes, ceux que colportaient jadis de villages en villages conteurs ou marchands ambulants qui se piquaient aussi d’un petit côté ménestrel – des contes qu’aujourd’hui l’on cherche à préserver de l’oubli à grands renforts de recueils et d’essais folkloristes.
Jean-Luc Marcastel joue, lui, une carte assez peu courante – ni transcripteur servile d’une tradition orale ni ethnologue des mythes et fables : il se coule dans la peau du conteur de village, s’adressant aux lecteurs comme à un auditoire rassemblé autour d’un feu de cheminée et ouvrant explicitement les portes du monde imaginaire sans s’embarrasser d’ambiguïtés.
L’avant-propos vous met en condition : Entre ici et ailleurs, il existe un pays dont bien peu, de ce côté-ci de la réalité, ont entendu parler. Et quelques lignes plus loin le narrateur d’annoncer : C’est l’heure du conteur… C’est l’heure de l’histoire… l’histoire de Louis… de Louis le galoup.
Et comme si une pluie de sable fin vous tombait devant les yeux, vous voilà appelés à rêver plus qu’à lire…
En un lieu à cheval entre légende et réalité – l’Occitania où vit Louis ressemble beaucoup à l’Occitanie que l’on connaît, à cela près qu’elle n’est pas séparée des terres d’Oïl par le cours de la Loire, mais par une faille gigantesque qui a le pouvoir de transformer radicalement toute créature vivante qui se risquerait à s’y aventurer – Louis, 13 ans, et son frère Séverin, 16 ans, tous deux fils du seigneur de Marfon, mènent la vie dure des jeunes nobles désargentés, malmenés par des parents qui ne supportent pas de les voir se mêler aux paysans. À la faveur de deux événements concomitants – l’arrivée de Thierry, le marchand ambulant, et l’attaque d’une créature monstrueuse issue de la fameuse faille, une malebeste – les deux jeunes garçons voient leur destin basculer. Louis apprend que ses origines n’ont rien à voir avec les Marfon, et qu’il a un rôle à jouer dans la libération d’Occitania alors sous le joug du vicomte de Marsac, qui assoit son autorité grâce aux exactions du baron de Malemort – un galoup tout acquis aux causes les plus funestes… Fuites éperdues en forêt, monstres, filiation merveilleuse et, pour faire bonne mesure, une ravissante sorcière assistée de sa grand-mère : telles sont les lignes de force d’un récit qui ne cesse de rebondir de chapitre en chapitre.
On le voit, l’histoire en elle-même a toutes les ressources pour vous tenir en haleine – des enjeux politiques, un mystère familial, des pouvoirs surnaturels, des êtres unis par des liens puissants de fraternité, d’amitié ou d’amour… – et ce d’autant qu’elle est narrée avec une indéniable maîtrise : le narrateur sait monter en puissance à bon escient, donnant le juste relief aux moments forts (par exemple le long combat entre Louis, Thierry et la malebeste) puis donner libre cours à sa verve descriptive lorsque les événements marquent le pas. Mais la véritable source de bonheur de ce conte, c’est l’écriture de Jean-Luc Marcastel – non pas son art de raconter, mais cette sorte d’enthousiasme à métaphoriser, à infléchir ses tournures vers un registre oral d’autrefois nuancé de senteurs régionalistes. Une vivacité créatrice fulgurante, enflammée encore par ces apostrophes permanentes aux lecteurs, assimilés à l’auditoire de paysans éreintés que les colporteurs de jadis captivaient lors des veillées au cantou. Point d’autre solution pour en donner quelque idée que de citer…
Il ne devait guère faire fortune, le Thierry, ici où l’on comptait le moindre sou jusqu’à l’user par le seul frottement du regard et où les bourses ne s’ouvraient qu’à remords, et encore dans la douleur.
Et voici comment Louis se figurait la sorcière, avant de rencontrer Gisèle la maldiseuse :
À quoi s’était-il attendu ? il n’en savait rien. À quelque espèce de fagot sec et tordu à forme humaine, enfilé à la diable dans une robe assez noire pour donner le cafard à toute une volée de corbeaux. Par là-dessus il eût planté une figure plus rapace qu’humaine, affublée d’un nez crochu et riche en verrues de toutes sortes. Peut-être, pour peaufiner un peu, l’eût-il gratifiée d’une affreuse loucherie et de cheveux qu’on aurait dit tissés par des araignées, le tout sous un chapeau pointu à vous écorner le ciel.
La question est de savoir quels sont les adultes qui auront gardé en eux une part d’enfance rêveuse suffisamment vivace pour prendre un réel plaisir à lire les aventures de Louis. Mais parmi les jeunes adolescents parvenant à vivre en d’autres contrées que celles promises par les jeux vidéos – le lectorat tout désigné pour cette fresque merveilleuse, ce que semble confirmer « le glossaire de Louis », annexe utile mais par trop didactique pour des adultes – combien seront capables d’apprécier à sa juste valeur cette écriture pleine d’audacieuses métaphores et de tournures délicieusement désuètes aux doux particularismes de terroir ? Et combien d’entre eux auront la tentation de s’essayer aux recettes de cuisine données en fin d’ouvrage – des mets ô combien roboratifs, de ceux que l’on ne cuisine plus guère aujourd’hui sauf à compter parmi les derniers irréductibles qui tournent le dos à la tornade 0% déferlant sur nos caddies ? Parce que, si l’on ne tente pas la « patranque », ou la « tarte à l’encalat », eh bien, on n’aura eu que moitié des charmes de ce récit !
Mais de même qu’il se trouve encore des auteurs pour ressusciter par leurs livres toutes ces histoires que colportaient jadis les conteurs, donnant ainsi la pérennité littéraire aux « merveilles » éphémères de la tradition orale, parions que les lecteurs sensibles aux aventures de Louis – surtout à l’étonnant talent de Jean-Luc Marcastel – seront bien plus nombreux qu’on pourrait le craindre, et qu’ils auront du mal à attendre la publication des prochains tomes de cette série qui en competra cinq au total…
isabelle roche
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Jean-Luc Marcastel, Louis le Galoup – Tome 1 : « Le village au bout du monde », Les 3 épis, 2004, 320 p. – 20,00 €. |
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