Jennifer Johnston, Ceci n’est pas un roman
Jennifer Johnston montre ici un talent délicat et subtil pour développer une tragique intrigue familiale
Eh bien soit : entrons dans le jeu de l’auteur et n’appelons pas « roman » ce qui ne veut pas l’être. Et regrettons que l’éditeur ait jugé bon de laisser persister sur la jaquette cette mention-étiquette – roman – juste sous ce titre qui souhaite s’en démarquer. Cela est d’un effet pour le moins curieux… mais nonobstant, n’est-ce pas, aussi, une façon de nous inciter à ne pas trop s’attarder sur un titre qui, accompagné d’une référence à Magritte non pas suggérée mais dûment expliquée, invite trop ouvertement à toutes les spéculations qu’entraînent les moindres allusions aux décalages entre réel et fiction, entre signifiants et signifiés ? Alors admettons que sous couvert d’appeler l’attention sur ces zones troubles qui se lèvent dès lors qu’on essaie de penser les rapports entre ce qu’on voit, ce qu’on pressent et ce qui est donné comme « étant », le titre soit juste une manière ludique de refléter la certitude profonde d’Imogen : Johnny, son frère Johnny n’est pas mort. Une certitude exprimée, affirmée envers et contre tous. Une certitude dont ce récit est l’ultime expression – et sans laquelle il n’aurait pas vu le jour, que l’on se place du point de vue de la narratrice, Imogen, ou de la romancière. Points de vue qui bien sûr ne se confondent pas sauf à vouloir s’enferrer dans le vrai faux jeu qu’instaure la mise en abyme, trop évidente, des première lignes – où Imogen se montre en situation d’écriture, s’attardant sur la manière dont elle désigne ce qu’elle écrit – qui semblent ramasser en elles toutes les difficultés que l’on peut avoir à faire la part entre l’auteur et le narrateur dans la première personne d’un récit.
Imogen, donc… trente ans auparavant, son père venait lui annoncer que son frère Johnny était mort noyé. Premier souvenir évoqué, première étape d’une laborieuse et progressive plongée dans le passé – un passé à double fond si l’on peut dire car il s’agit d’une part de retrouver les événements susceptibles d’avoir provoqué cette mort à laquelle elle ne veut pas croire, et d’autre part d’explorer le contenu de cette vieille malle remplie de papiers familiaux qu’elle a emportée de la maison de son père avant de la vendre. C’est aussi, pour elle, le moment de regarder bien en face, en pleine lumière, les causes qui, au moment de la disparition de son frère, l’avaient conduite en clinique psychiatrique, à l’âge de 17 ans.
Au fur et à mesure que refluent les souvenirs, Imogen trie, regarde, lit tout ce qu’elle trouve dans la malle ; trouvailles et réminiscences se juxtaposent en bribes successives – un pêle-mêle textuel auquel répond le motif récurrent des mots lancés à tue-tête et répercutés en éclats brisés par l’écho. Cette confusion est tissée avec beaucoup de subtilité : en même temps qu’elle est entretenue elle est en partie atténuée par de sommaires artifices de mise en page : certains extraits de lettres ou de journaux intimes sont en italiques ou bien légèrement en retrait, et trois étoiles viennent parfois renforcer le rôle séparateur des blancs typographiques. Le jeu qui s’établit ainsi entre de multiples temporalités met en regard, se répondant l’une l’autre, deux histoires d’attentes et d’amours déçues où le dépit se creusera en irrémédiable déchirure, en tragédie : celle de Johnny liée à celle d’Imogen, et celle de leur arrière-grand-mère dévastée par la mort de son fils Harry, tué pendant la Première Guerre mondiale.
À travers ces juxtapositions de souvenirs personnels et de documents divers, un charme puissant s’installe qui, outre cette construction tout en flottements, doit beaucoup à l’écriture, légère, laissant la part belle à la suggestion et se parant souvent d’un ton de petite fille qui cherche les clefs du monde, avec des naïvetés confinant à l’humour :
Je me demandais quelquefois ce que pensaient les oiseaux qui nichaient dans la falaise lorsque nous les bombardions de mots inutiles.
Un charme, donc, tombe goutte à goutte des jointoiements lâches de ce récit dont la continuité narrative se dessine en une ligne brisée mais cohérente qui, pour être perçue idéalement, exigerait que le roman fût lu d’une traite, sans interruption. Sans quoi l’on perd cette sensation de flottaison que provoquent ces allées et venues incessantes entre les époques, les locuteurs et les diverses strates textuelles.
Faire battre de l’aile la notion de roman n’est certainement pas l’ambition de Ceci n’est pas un roman qui, par ces mots, adresse sans doute un clin d’œil amusé à tous ces ouvrages dont les acrobaties formelles souvent absconses prétendent bousculer les habitudes de lecture. Le récit de Jennifer Johnston témoigne juste d’un talent délicat et subtil pour développer une tragique intrigue familiale qui, sans lui, eût été bien banale.
isabelle roche
NB – Romancière et auteur dramatique, Jennifer Johnston a été distinguée par nombre de prix littéraires. Plusieurs de ses romans sont disponibles en français, et Petite musique des adieux, paru chez Belfond en 2003, sort chez 10/18 en septembre.
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Jennifer Johnston, Ceci n’est pas un roman (traduit par Anne Damour), Belfond « Littérature étrangère », août 2004, 204 p. – 18,00 €. |
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