Jean-Claude Bélégou, Le vent des a ôtes
Le retour
Selon Bélégou tout part d’un beau poème de Rutebeuf où
« Si sont failli.
Itel ami m’ont mal bailli,
C’onques tant com Diex m’assailli
En maint costé
N’en vi .i. seul en mon osté :
Je cuit li vens les a osté.
L’amor est morte :
Ce sont ami que vens enporte,
Et il ventoit devant ma porte ;
S’es enporta »
Néanmoins face aux amours perdus et discrètement montré, place est donnée au paysage. Il n’existe ici rien qui retourne la vue, interroge le regard qui est censé la voir.
De l’œil au regard s’instruit un glissement : il fissure énigmatiquement les certitudes de ce qui fut – entre autres de la contemplation fétichiste ou de la possession carnassière de l’amour. Mais le photographe en tire sa « morale » par la sélection du mode de son regard. Ici, les paysages s’ouvrent sur le sentiment de la présence, plus que de Rutebeuf, de la nature dans ses bizarreries (Immenses caténaires par exemple) et ses différences. Semble venir au devant du photographe, au-delà de ses sentiments, le royaume du réel qui se gonfle.
Même si le vent a ôté certaines passions existent dans ces prises du réel des reflets lumineux qui se concentrent sur divers plans et matière (champs, cours d’eau, ciel.) Bélégou reste à l’affût, quoique : impliqué dans son cycle sentimental, ce qui s’ouvre se déploie même face à ce qui est voué à la fin. Toute rivière n’est plus la figure de l’Achéron. Le photographe la saisit comme une improbable passeuse d’âmes là où tout n’est pas renvoyé à la Vanité inscrite dans le paysage.
On croit entendre la voix de Rutebeuf mais aussi celle de la nature. Et la photographie devient la confidente des opérations les plus secrètes de la vie. Existent ici des concentrations et des ouvertures du champ. Le regard s’apprend, se surprend alors que l’œil butinant et virevoltant reste toujours pressé. Il ne lui manque pas le poids de la mélancolie mais l’artiste ne se contente de passer d’un reflet à l’autre. Son regard à l’inverse envisage la « paysagéïté » de l’âme et du cœur. S’y inscrit moins ici et ailleurs qu’hier et aujourd’hui.
Si bien qu’un tel regard subvertit les notions de dehors et de dedans. Le paysage mute de la simple représentation vers la « re-présentation ». Entre les deux, le pas est immense. Se différencie le travail du deuil et de la mélancolie. De tels plans orientent vers on ne sait quel abîme et quelle faille sinon le désir de la vie malgré tout. Elle est là sous les paupières. Preuve qu’un vrai photographe « du » paysage n’est pas celui « de » paysage. Il le retourne entre extase et détresse : retournement sans retour en quelque sorte.
jean-paul gavard-perret
Jean-Claude Bélégou, Le vent des a ôtes, Dérie, 2025,
voir le site du photographe, www.belegou.org