Jean-Claude Bélégou, La Débâcle
Repentir
Cette série du photographe Jean-Claude Bélégou est des plus étranges et singulière : « Au décès de sa mère, ma propre mère, âgée alors de soixante ans, a brusquement commencé à dessiner et peindre. ». Elle créa, non sans un certain talent, quoiqu’en pure dilettante, pendant trente ans. Néanmoins, ses dernières années et malgré son déclin elle a peu à peu, « non sans lamentations et expression de regrets » (écrit le photographe) décroché par force (ou son manque) jusqu’au dernier jour de son existence.
Après sa mort, sont demeuré son matériel et ces huiles, entre abandon et dérive, témoin de cet épuisement puis abandon. Bélégou les a photographiés dans ce qu’il nomme leur « débâcle » – écho de celle de sa mère.
Le créateur capte une série originale de « natures mortes » (à plus d’un titre). Ici, les « objets » de la peinture deviennent, plus que des reliques mémorielles, des sujets de croire-voir et de croire-entrevoir réanimés. C’est à la fois émouvant bien sûr et une approche de la beauté grâce au regard du photographe.
Tout reste sensible à l’étroite parenté qui relie le travail pictural de sa mère et l’interrogation fondamentale sur la réflexion des objets de la peinture. Si bien qu’entre photographe et arts plastiques, Bélégou fait preuve d’une conscience aiguë que Lacan a bien mise en évidence : toute image fonctionne comme un « piège à regard ». Et si entre la peinture qui a surgi chez cette femme âgée et qui chez son fils n’est pas pratiquée, s’engendre une contamination que suscite l’œuvre photographique. Existe là le rapport très étroit des objets de la peinture à leurs prises pleines d’émotion à la retenue sans effet d’illusions mais exhaussée.
En ce sens, la photographie « flatte » un tel arsenal là où jaillissent paradoxalement les images les plus fortes d’un presque rien et de celle qui a disparu. Bélégou rallume de l’ombre une visibilité particulière qui renvoie à Schopenhauer lorsqu’il évoque « la suppression et l’anéantissement du monde ». Mais rares sont les photographes capables de créer ce monde perdu et « léthéen » selon une esthétique qui métamorphose l’essence de deux disparitions : sa créatrice et ses travaux.
D’une peinture qui a fait du vide » et qui a pour fonction de disparaître, Bélégou, par sa photographie, reste toujours proche d’un art et d’une femme dont il fut fasciné – parfois dans le noir qui éclaire l’esprit. Un tel fils leur reste fidèle même si, comme l’écrit Michaux, désormais, « des objets de la peinture rien ne peut plus tenir debout ».
jean-paul gavard-perret
Jean-Claude Bélégou, La Débâcle, www.belegou.org, 2025.