Je ne mourrai pas gibier / La Brigade de l’œil
Guillaume Guéraud signe deux romans aux antipodes l’un de l’autre qui ne laisseront pas les jeunes lecteurs indifférents
Inaugurer une collection n’est vraiment pas une chose facile. Avec un roman très court, Je ne mourrai pas gibier, paru en janvier 2006, Guillaume Guéraud avait planté des bases très noires. La Brigade de l’œil, nouveauté de septembre, est totalement différent hormis l’aspect sombre qui s’en dégage. Guillaume Guéraud est passé d’une histoire racontée en flashback à une aventure d’anticipation qui aboutit à un roman d’immersion de plus de 400 pages. On plonge donc dans un tout autre climat littéraire mais les deux romans sont également envoûtants. Ces deux ouvrages dévoilent un auteur à la panoplie variée, complète et qu’il serait dommage de rater.
Martial habite le petit village de Mortagne. Incompris de sa famille pour qui il est l’ultime rejeton raté, il assiste impuissant aux nombreuses brimades dont est victime l’attardé mental du village avec qui il se lie d’amitié. Martial est en pension et ne revient que le week-end. À chaque fois, l’adolescent trisomique l’attend et ils font route ensemble. Un jour, le garçon n’est pas là. Il est prostré chez lui, le visage tuméfié. Les garnements du village, le grand frère de Martial en tête, lui ont fait sa fête pour se défouler. Martial, les nerfs à vif, le soigne et range sa piaule. Il se referme sur lui-même et la haine qu’il voue à son frère grandit d’autant plus qu’il se heurte à son incompréhension. Lors d’un nouveau week-end, Martial assiste au mariage de son frère. Ce dernier, pour son enterrement de vie de garçon, n’a rien trouvé de mieux que d’aller se faire l’attardé pour se défouler. Le drame est prégnant et, cette fois, il y aura mort d’homme. Martial voit alors ses instincts bestiaux ressurgir. Il rentre chez lui, se dirige vers la chambre de ses parents pour récupérer une arme. Pendant ce temps, la fête bat son plein dans le jardin. Sa vengeance sera aussi terrible que sanglante.
Nous sommes en 2037 du côté de Rush Island. La loi Bradbury interdit toute diffusion d’images depuis vingt ans sur l’ensemble du territoire. La Brigade de l’œil est chargée de faire respecter cette loi. Toute personne qui la transgresse se voit punie de cécité. Kao a 15 ans. C’est un jeune idéaliste insouciant qui tombe amoureux d’Emma. Kao vit de débrouille. Il refourgue différents produits illicites ici et là. Dans une ville aux recoins mystérieux, chaque jour apporte son lot de surprises. Des images, des magazines sortent de terre. Dans le cimetière, justement, la résistance s’organise. On y parle de films qui auraient survécu malgré les agents de la reine qui inculquent aux habitants que « le cinéma rend fou ». Une femme se plaint des rats qui font un boucan du diable dans son grenier. Quand Kao y va suite à l’information fournie par un dératiseur, il découvre ce qu’il pressent être un joyau tombé du ciel : des pellicules de films en veux-tu en voilà sont empilées les unes sur les autres. Pour l’adolescent qui n’a jamais vu un seul film, c’est un rêve éveillé qui se profile. Mais il faut vite agir. Car la Brigade de l’œil veille au grain. Seuls quelques films échappent à sa vigilance grâce au sacrifice d’un résistant. Une séance de visionnage est programmée. Arrivera-t-elle à réveiller les consciences de la population ?
La Brigade de l’œil est un brillant hommage au cinéma et à la littérature. Chaque personnage, chaque rue est un appel à la culture de l’image et des livres. Le lecteur découvre, petit à petit, des pans de cette histoire tout en se fondant dans cette société sans queue ni tête, qui n’espère rien sinon l’oubli et une vie sans heurt. La population de ce roman d’anticipation est un cheptel qui voit sa conscience sans cesse refluer. Au milieu, des hommes, des femmes, cherchent à la réveiller. La cruauté de la Brigade de l’œil est sans commune mesure et, ce qui est hallucinant, cette cruauté peut s’exprimer impunément tant les gens prennent pour acquis les conséquences d’une révolution aliénante. La grande force de Guillaume Guéraud est de nous distiller des raisons d’espérer, belles et généreuses. Après tout, Kao et Emma appartiennent à cette catégorie de couples romanesques qui survivent à tout même à la mort. Et puis, cet homme qui ne peut concevoir la vie autrement que noire, s’essaie à détruire tout ça pour nous proposer un final amer mais d’une profonde intensité.
julien vedrenne
Guillaume Guéraud, Je ne mourrai pas gibier, Éditions du Rouergue coll. « doAdo noir », janvier 2006, 80 p. – 6,50 €.
Guillaume Guéraud, La Brigade de l’œil, Éditions du Rouergue coll. « doAdo noir », septembre 2007, 416 p. – 14,00 €.

