Jay McInerney, La belle vie

Jay McInerney, La belle vie

Un roman ultraclassique qui permettra toutefois de se souvenir que J. McInerney n’est pas seulement un second rôle dans une œuvre de B. E. Ellis

Jay McInerney se serait offensé d’apparaître dans le dernier roman de Bret Easton Ellis, Lunar Park. Son personnage les cheveux savamment ébouriffés, en pantalon noir et chemise à col boutonné orange, n’était guère reluisant – son rôle se limitant essentiellement à partager avec le narrateur des lignes de coke – mais il n’y avait pas non plus de quoi fouetter un chat. Surtout dans un roman de Bret Easton Ellis où les péripéties des protagonistes sont en général autrement plus corsées.

Dans La belle vie, le nouveau roman de Jay McInerney, il n’arrive rien d’exceptionnel aux personnages qui l’habitent : principalement deux couples de quadras, avec enfant(s), aisés voire plus, en proie aux doutes et désillusions de leur âge. Au programme, interrogations existentielles ou matérielles sur la vie professionnelle, enfants à la dérive ou protégés de secrets trop lourds pour eux, sexualités conjugales en berne, vaguement compensées par des trahisons passées ou projetées.

Enfin rien de plus exceptionnel que le 11 septembre 2001 à New York. L’attentat, l’engagement humanitaire qui se met instantanément en place, donnent l’occasion à l’homme (du couple A) et à la femme (du couple B) de se rencontrer. De s’aimer. Puis, in fine, de se résigner. (Désolé de révéler ainsi qu’il n’y a pas de happy end à La belle vie… mais de ce côté de l’Atlantique, on sait que « les histoires d’amour finissent mal en général », non ?).

Précisons tout de suite que malgré ce synopsis, le roman évite l’écueil d’une vision politico-mystique du 09-11 comme fin de nos existences capitalistes, matérialistes, dévoyées, avilies… puis promesse de résurrection pour une vie nouvelle, une vie belle en lieu et place de la belle vie. C’est un soulagement mais réduire l’attentat à un alibi pour cette rencontre revient également à évacuer l’unique nouveauté d’une intrigue ultraclassique d’une passion adultérine. Et comme la structure du livre, trois chapitres pour raconter l’avant, le déroulement et la fin de la romance, ne brille pas non plus par son originalité, il ne sera donc question, ici encore, que de rythme et de style.

Les éloges sont alors de rigueur. La belle vie se dévore. Les dialogues sont truculents – ainsi la maîtresse à l’épouse : 
C’est d’ailleurs moi qui lui ai appris à se servir de l’e-mail, à l’époque où j’étais son assistante dévouée. J’imagine que c’est un truc de génération. (…). Ça me sidérait quand, après que je lui avais taillé une pipe, il me demandait conseil, concernant des logiciels. C’est comme si tout à coup les mecs de son âge avaient une raison de plus de se taper des filles plus jeunes – pour qu’elles puissent les dépanner en informatique après la baise. Et vous, Corinne, vous êtes plutôt Yahoo ? 
et les descriptions élégantes :
Quand elle s’était imaginée ce moment, la vison qu’elle en avait eue était celle d’un couple – eux deux – grimpant les escaliers dans une frénésie passionnée, s‘embrassant et se caressant, marquant des pauses à chaque étage pour défaire un bouton de plus, alors qu’en réalité, ils avaient gravi les marches avec circonspection comme s’ils avaient approché le repaire d’un dragon, silencieux et graves, montant péniblement, accablés qu’ils étaient sous leur fardeau respectif d’angoisse et de culpabilité, tandis que l’escalier et la rampe en bois grinçaient solennellement sous leur poids. 
Et vice versa.

Pourtant, je crains qu’il en aille de ce roman comme de l’amour de Corinne et Luke : il passera. Comme dans les opus précédents, le plaisir est immédiat, intense, mais éphémère. Jay McInerney n’écrit pas de brûlots comme son « ami » Bret Easton Ellis. Ses livres ne laissent pas de marques comme le Terby de Lunar Park.
Espérons quand même qu’on se souviendra de Jay McInerney comme d’un écrivain du New York du tournant du millénaire, drôle et fin, et non comme d’un second rôle dans une des œuvres de Bret Easton Ellis : ce serait alors, effectivement, une offense.

g. menanteau

   
 

Jay McInerney, La belle vie (traduit de l’anglais – Etats-Unis – par Agnès Desarthe), éditions de l’Olivier, mars 2007, 424 p. – 22,00 €.

 
     
 

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