David Payne, Wando Passo
Un roman romanesque, avaec un rien d’ironie, de magie, et qui plonge dans l’Histoire : un best seller en puissance
Ransom Hill est un quadragénaire perdu… Célèbre rock star dans ses jeunes années, il y a beau temps qu’il ne parvient plus à écrire ni à composer. Pour survivre, il est devenu chauffeur de taxi. En même temps – ou presque – que sa célébrité et son aisance financière ont fondu, son équilibre psychologique s’est rompu et son couple a sombré : sa femme, Claire, est partie en emmenant avec elle leurs deux enfants, Hope et Charlie. Mais Ransom est encore amoureux, plus que jamais attaché à ses enfants, et cherche par tous les moyens à recoller les morceaux… À force d’entêtement, il a fini par obtenir de Claire qu’elle l’accueille quelque temps à Wando Passo, le vaste domaine qu’elle a hérité de sa famille, les DeLay – l’une des plus anciennes de la Caroline du Sud.
1861… Adélaïde Huger quitte Charleston à bord de la Nina pour rallier Wando Passo, le domaine de son époux Harlan DeLay, qu’elle vient d’épouser. Moins par amour que par crainte de rester fille : à trente ans passés, on ne peut continuer d’attendre son Prince Charmant ; aussi, après avoir refusé plusieurs partis avantageux Adélaïde se résout-elle à unir sa destinée à celle de ce fils de famille dont le père, Percieval DeLay, est un richissime propriétaire terrien. Mais en travers de cette union vient se dresser Jarry, le sang-mêlé aux beaux yeux ambrés – le demi-frère de Harlan…
Entre ces deux histoires, quelque cent quarante années de distance, mais des liens puissants : ceux du lieu, et du nom dynastique. Puis des attaches plus fortes, beaucoup plus obscures, tissées par le palo – un ensemble de pratiques magiques importées d’Afrique par les esclaves. Ces deux strates narratives se développent en parallèle, au gré de chapitres alternant avec une régularité quasi métronomique l’époque de Ransom et celle d’Adélaïde. Avec un art consommé de la digression, délivrant avec une parcimonie calculée indices et informations – souvent, d’ailleurs, par le truchement de non-dits ou d’allusions voilées – David Payne construit pierre à pierre les deux façades de son roman comme deux entités distinctes mais dont il suggère la proximité en glissant dans son texte de menus détails s’évoquant les uns les autres par-delà les deux périodes – par exemple un vol d’oiseaux et une plume verte prise entre les pages d’un livre – avant que le dénouement n’en révèle les étroites et terribles intrications.
Tandis que l’histoire de Ransom est narrée au passé simple – le temps romanesque par excellence – celle d’Adélaïde l’est au présent, comme s’il s’agissait de lui donner une valeur atemporelle et de montrer, dans la matière même du texte que, passée, elle n’en est pas pour autant révoule. Car le pivot de l’intrigue est bien là : ce qui a été laissé à l’état de chaos et de mensonge continue de troubler le cours des destinées jusqu’à ce que l’ordre juste soit rétabli. Cette interprétation « magique » des événements s’impose tout naturellement à la lecture : elle est explicitement avancée, et le récit regorge d’informations très précises concernant le palo, ses rites, et les différentes variantes des cultes venus d’Afrique. Mais le texte s’achève de façon suffisamment onirique – avant que l’épilogue ne clôture le tout sur une note douce-amère – pour que le lecteur puisse ne pas s’arrêter en terrain magique s’il ne le souhaite pas.
Entre passé esclavagiste et présent où les préjugés raciaux ne sont pas éteints, doublés de surcroît par des préventions de classes toujours vivaces – un fils d’ouvrier n’est pas accueilli les bras ouverts par une « grande famille »… le roman de David Payne est le témoin d’une Amérique où il ne fait pas bon s’aimer entre Blancs et Noirs, où « avoir du sang nègre » conserve une nuance d’infamie, où les « classes laborieuses » demeurent honnies des nantis. C’est, d’une certaine façon, un roman militant – bien que cet aspect soit parfois affiché avec un rien de naïvete, notamment à travers les tirades de Marcel ou de Shanté, jetant aux orties les notions de « races » et, a fortiori, l’idée qu’un groupe humain pourrait être « supérieur » à un autre. À une échelle plus individuelle, cette vaste fresque romanesque est un appel au dialogue, à la parole échangée : la construction du récit met bien en évidence comment l’enchaînement catastrophique des faits procède d’un simple mot tu, d’un aveu venu trop tard, d’une révélation trop longtemps tenue secrète. Et l’on voit la poésie de Byron, de Wordsworth… servir de porte-parole entre Percieval et Jarry, entre Jarry et Adélaïde : ils ne se parlent pas mais se lisent et se récitent des vers…
Couple en crise, passions amoureuses hors mariage, désespoir existentiel d’un « quadra » du XXIe siècle en pleine recherche de son Moi Authentique qui doit gérer à la fois sa dépression, le délitement de sa vie conjugale, les relations avec ses enfants et ses difficultés créatrices, des scènes craquantes où les enfants sont en vedette : tout est réuni dans ce roman pour séduire un très large public. Ajoutez à cette combinaison déjà gagnante un ton léger saupoudré d’un humour généré à coups d’images et de comparaisons caustiques, qui atténue sans l’oblitérer la tragédie, et ce soupçon de surnaturel dont on est si friand aujourd’hui : vous obtenez le best seller assuré… Comment en effet résister à une telle recette à laquelle rien ne manque et concoctée par un romancier qui maîtrise parfaitement les procédés narratifs les mieux éprouvés et sait si bien les mettre au service de thématiques omniprésentes dans « l’air du temps » ?
isabelle roche
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David Payne, Wando Passo (traduit de l’américain par Virginie Buhl), Belfond coll. « Littérature étrangère », mars 2007, 510 p. – 23,00 €. |
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