Jane Austen, Œuvres romanesques complètes
Jane Austen : le mariage pour toutes
En s’intéressantà la peinture de la société de son époque, Jane Austen se livre à des analyses qui s’apparentent à celles du roman de mœurs. L’Anglaise examine les coutumes et les comportements de la petite noblesse à l’aube du 19ème siècle. Elle s’arrête sur les conflits qui traversent les femmes avant de trouver leur place dans la communauté. Pour celles-ci, le mariage est la base de toute ressource économique comme le prouvent les trois romans réunis dans le tome 2 des Œuvres Romanesques: « Mansfiekd Park », « Persuasion » et le classique « Emma ». Les tabous y sont présents mais glissent sous des considérations plus roturières. Dans chaque roman, diverses situations sont disséquées et le mariage devient ce qui efface le scandale. Il donne au tumulte sentimental et au monstre social un cadre et un « bien » (à entendre selon divers acceptions).
Néanmoins il offre le simple transfert de fourches caudines à d’autres. De celles du père à celles d’un mari. Les deux souvent se ressemblent. Jane Austen les décrit d’une manière crue. Elle montre comment ils sont porteurs de tous les vices, non forcément personnels mais sociaux, que la femme doit subir. Jane Austen en tire des conséquences ultimes avec élégance. Elle ne se dispense pas pour autant d’impertinence. Dévoilant les comportements égoïstes, l’amas des petites lâchetés qui font les grandes, elle montre l’humanité telle qu’elle est : mesquine, pitoyablement pathétique mais parfois loufoque – sans quoi ses romans seraient irrespirables.
Toujours à la limite de la description et de l’évocation, le roman en surplomb du scandale prouve que le mariage représente une fiction compensatrice dans un monde désenchanté et rationalisé. Il l’ouvre aussi à son absolue cruauté sous un marivaudage ironique et en rien sentimentaliste dans ce que Nabokov nomme subtilement des « romans à fossettes »…. Dans le monde pré-victorien qui se cache à lui-même au sein de ses représentations sociales, ces fictions à double fond inventent le genre psychologique et le style indirect libre qui permet d’avoir accès aux pensées d’un personnage.
Le roman devint insidieusement le déclencheur libre de ses droits face à ceux que la femme ne possédait pas. Celle-ci doit faire l’ange avant de faire la bête. Mais il ne s’agit pas de confondre angélisme et innocence. Austen prouve que l’amour ou ce qu’on prend pour tel demeure quelque chose de plus obscur mais qui n’a rien à voir avec une quelconque hystérie. Mieux : il peut devenir une « contre hystérie » puisque, pour la romancière, le devoir de mariage oblige les femmes à l’exploration de leur propre étrangeté et de leur propre altérité.
Avec Austen – et Virginia Woolf l’a bien compris – la fiction est donc un mode d’intervention sur le sentiment des choses. La romancière fait surgir ce que sa descendante nomme « le noir de l’étrange d’une chair exilée ». Austen la dégage de la charge du poids de la faute qu’on lui fit subir afin de l’écraser.
jean-paul gavard-perret
Jane Austen, Œuvres romanesques complètes, tome 2, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Gallimard, Paris, 2013.