James Flint, Electrons libres

James Flint, Electrons libres

La vie de Cooper James est bouleversée par la réception d’une étrange boîte métallique. Point origine d’un road-book un rien décevant

James Flint est un écrivain singulier. De plain-pied dans son époque et épigone d’une vieille tradition d’artistes et d’intellectuels touche-à-tout, il est ce que l’on appelle un écrivain moderne, et non point d’avant-garde. Son premier roman, Habitus, édité en 2002 Au Diable Vauvert, avait déjà surpris par sa contemporanéité et l’éclectisme de ses références. Nourri aux comics, à la philosophie, aux romans russes du XIXe siècle, au jazz… James Flint n’a de cesse d’assouvir sa soif de connaissance en allant boire à toutes les sources. Après Douce Apocalypse, un recueil de nouvelles de moins bonne facture qu’Habitus, il nous revient aujourd’hui avec un troisième opus : Electrons libres.

L’histoire en deux mots : Cooper James est programmateur informatique dans un complexe militaire de l’armée américaine, basé dans le Yorkshire (Angl.). De son enfance, passée au sein d’une communauté hippie des Cornouailles, il semble qu’il n’ait gardé qu’une farouche indépendance et pas mal de blessures refoulées. Un jour, il reçoit une étrange boîte métallique. De l’anthrax ? Que nenni…

Cette boîte renferme en fait les cendres de son père, Jack Reever, sculpteur extravagant qui, bien des années auparavant, a abandonné sa petite famille pour rejoindre son Amérique natale. Mis à pied par sa hiérarchie, Cooper décide alors de traverser l’Atlantique pour percer le mystère de cette curieuse boîte et surtout retrouver, à travers les gens qui l’ont côtoyé, ce père si longtemps absent… S’ensuit alors un voyage hallucinant qui l’entraînera, cahin-caha, de Graniteburg dans le Vermont aux ateliers d’artistes de Seattle pour finalement atterrir à Atomville, capitale du plutonium.

En dépit d’un style percutant et enlevé, ce road-book n’en est pas moins bavard et un brin épuisant. Sans doute ce récit linéaire aurait-il gagné en densité s’il avait évité tous ces crochets stériles, cette foultitude de détails qui fourvoient plus qu’ils ne renseignent… ! Il semble en effet que la curiosité tous azimuts de James Flint desserve un brin l’histoire au lieu de l’enrichir.

Passé cet écueil, Electrons libres est un roman séduisant et haletant, qui dissimule une sève humaine derrière un jargon nucléaire abscons (on s’en sert pour générer les nombres aléatoires qui alimentent nos codes d’encryptage !) et une certaine forme de désenchantement. Il faut entailler l’écorce de ce récit et pénétrer dans cet univers bizarroïde en acceptant de s’y perdre, pour que la colonne vertébrale nous apparaisse clairement : la mort du père et les mystères qu’elle charrie. En ce sens, Electrons libres est assez proche du premier roman de Paul Auster, L’invention de la solitude, bien que ni le ton ni la facture ne soient comparables.

L’histoire énigmatique de Jack Reever, ce sculpteur farfelu travaillant à base de déchets radioactifs, parvient à tenir en haleine, même si l’on apprécie, de temps en temps, d’accompagner Cooper James dans ses souvenirs d’enfance, histoire de respirer un peu l’air frais des Cornouailles. Car cette odyssée à travers les déserts arides et les sites nucléaires américains n’a rien d’une sinécure !

Pourtant, on devine, sans l’admettre, que la quête artistico-nucléaire de cet artiste déjanté aux accents prophétiques ne nous concerne pas. L’essentiel est ailleurs. Seule nous intéresse l’errance de ce fils en perte de repères (re-père ?). Cooper James doit régler des comptes avec son passé et avec cet homme dont il ignore presque tout. En remuant les cendres paternelles, il a ravivé des sentiments de haine, d’amour, de solitude et de culpabilité qu’il avait enfouis au plus profond de lui-même. Plus que le mystère Jack Reever, c’est peut-être finalement ce douloureux abcès qu’il est venu percer aux Etats-Unis…

mikael herviaux

   
 

James Flint, Electrons libres (traduit par Alfred Boudry), Au Diable Vauvert, janvier 2006, 548 p. – 24,00 €.

 

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