Jacques Vallet, Ablibabli
Du Liban des années 80 au Paris contemporain, les destins croisés de témoins de l’Histoire, avec un grand H…
Jacques Vallet a fait ses premières armes dans le journalisme (Val-de-Marne Industries, Libération et Les Inrockuptibles notamment) avant de toucher à l’art, la poésie et la radio oulipienne (Des papous dans la tête et Les Décraqués sur France Culture). C’est un véritable touche-à-tout et comme tel, il se devait de s’essayer à la littérature. Le pas est franchi en 1997 avec L’Amour tarde à Venise, un opuscule s’inscrivant dans la saga du Poulpe aux éditions Baleine.
Très vite, un personnage, Othello Desdouches, se dégage. Journaliste, il débute en Métropole mais voyage beaucoup, allant des Antilles au Liban. S’il est le protagoniste principal des premiers romans dans lesquels il apparaît (Pas touche à Desdouches, La Trace et Monsieur Chrysanthème – tous édités chez Zulma), dans Ablibabli, il n’est qu’un personnage secondaire hantant les rêves de ceux qui hantent les siens. En effet, ce roman noir, très noir, est empreint d’une profonde nostalgie à plusieurs niveaux…
Othello a connu le Liban d’avant – avant que ce pays se déchire et que ses habitants, en bons Méditerranéens qui se respectent, se lancent dans la guerre avec, malheureusement, tout leur cœur. Othello a connu l’exode de ceux qui ont aimé ce pays mais qui l’ont aussi détruit. Michel Saleh, qui tient une galerie d’art rue Saint-André-des-Arts, a bâti une partie de sa fortune pendant la guerre. Autour de cet être, au demeurant abject, gravitent des vivants – Serge, Hafif et Sylvie – mais aussi des morts, Élisa et Émile, disparus au Liban.
Le Liban est omniprésent. La violence aussi. Toute la tâche de Sylvie, travailleuse sociale chargée de la réinsertion en quartiers « à risques », est d’éliminer celle-ci. Dans le cadre de son travail, elle a fait la connaissance de Serge qui vient tout juste de purger une peine de prison. Elle est très vite charmée par cet homme, véritable écorché vif, et ils vivent une passion qui, croit-elle, va le sortir de cette violence. Malheureusement, l’inactivité de Serge l’amène à rencontrer Moussa, un ancien sniper du Liban, qui recrute pour les milieux islamistes et l’envoie faire un stage en Grande-Bretagne d’où il reviendra changé, chamboulé, prêt à mourir au milieu d’autres.
Serge n’est qu’un pion dans le plan machiavélique de Moussa et doit être éliminé à la suite de son action d’éclat. Pendant ce temps, Othello, dont les souvenirs se rassemblent comme en un puzzle, va lutter de concert avec Sylvie afin de tenter de sauver une âme en dérive, celle de cette jeunesse exacerbée, ici représentée par Serge.
Dans ce livre, il est beaucoup question de l’individu et de sa place dans ce monde violent. Il est aussi question de la haine contenue en tout un chacun et qui peut être utilisée par les milieux extrémistes et enfin, il est question d’exotisme et de poésie. On (re-)découvre Jacques Vallet, celui Des Papous dans la tête ou Des décraqués – un auteur qui, tel Boby Lapointe ou Jean-Bernard Pouy, est un véritable mathématicien des mots, qui jongle avec et les met, ici, au service du Noir mais aussi du Liban.
julien védrenne
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Jacques Vallet, Ablibabli, Zulma coll. « quatre bis », 2003, 263 p. – 18,00 € |
