Jacques Henric, Catherine Millet
Les portraits de Catherine Millet par Jacques Henric constituent un étrange poème plastique et le relevé d’une histoire d’amour dont le photographe feint de faire profiter le voyeur avec bien sûr l’accord de sa vestale jouant les Messaline. Surgit la narration d’une exhibition jouée mais non feinte. Il s’agit de montrer plus pour dire moins et faire penser que le tour de passe-passe entre les deux protagonistes est anodin en le sortant de la sphère privée. Mais une telle intimité dévoilée n’est qu’un leurre : on le comprend mieux en lisant les textes autobiographiques de Catherine Millet. Ses textes sur l’art aussi. Ils illustrent comment s’organisent la photographie, son ombre. Le pacte photographique n’est pas anodin et il témoigne d’un certain courage : il est rare qu’une personnalité publique et éminente de l’art accepte un tel contrat. Il ouvre un éventail de possibilités et de transfigurations non seulement de l’intimité mais de la « persona » dont le corps est donné en harmoniques dans sa solitude et un certain mutisme. Il parle à la vue en refusant les mots que les deux créateurs manient pourtant à l’envi.
L‘effet de voyeurisme est patent : les photographies d’Henric suscite la levée des fantasmes. Catherine Millet l’accepte, « taisant » toute douleur et faisant peut-être à sa manière ce que Pauline Réage fit avec Histoire d’O. Toutefois, l’égérie va plus loin : elle n’avance pas masquée. Elle se « livre ». Son corps s’offre. Sa vie s’y vit. A la fois telle qu’elle se rêve et pour tenir bander l’arc d’une vérité où l’amour ignorerait ses limites. Mais si la beauté du corps peut donc faire rêver la foule, le propos est plus fort. S’inscrit une forme de destruction du moi par son exacerbation là où le Pierrot fou fait le Jacques en regardant la lune pour y trouver son visage.
jean-paul gavard-perret
Jacques Henric, Catherine Millet, Chez Higgins, Montreuil, 2015, 200,00 €.