Isabelle Condou, Il était disparu

Isabelle Condou, Il était disparu

Un récit morcelé essayant de circonscrire le deuil impossible, inspiré par un fait divers authentique

Grand blanc

I
l est sorti vivant de la Grande Guerre mais c’est un peu comme si son corps était seul revenu ; sa mémoire, elle, ne s’écrit plus qu’en blanc – un blanc immense, à perte de vue, où plus rien ne passe, pas même son nom. Une plaine nue nommée – elle en a un, de nom – amnésie. Alors quoi d’autre à faire que de le mettre à l’asile ? Publier sa photo dans le journal, pensant que peut-être quelqu’un, à travers le pays, reconnaîtra en lui un parent perdu. Ou porté disparu… ils vont être des dizaines et des dizaines à retrouver chez cet homme les traits d’un être cher que la guerre a fait « disparaître ».

À partir de ce fait divers authentique – l’asile de Rodez hébergea bel et bien, après la Première Guerre mondiale, un inconnu en qui, après avoir vu sa photo dans le journal, plusieurs personnes crurent reconnaître un parent disparu sur les champs de bataille – Isabelle Condou a tissé un récit morcelé – une sorte de mobile littéraire où chaque pièce a sa propre présence tout en étant étroitement solidaire des autres. Au lieu d’emprunter la voie classique qu’ouvre le thème de l’amnésie – faire jaillir à la face de qui a perdu la mémoire des parcelles d’un passé qui n’est peut-être pas le sien, le mettre en présence de gens qu’il ne reconnaît pas en concentrant le récit sur ses états d’âme – elle laisse l’amnésique à sa chambre d’asile, réduit à sa photo dans le journal, et s’attache à imaginer les vies de ceux qui auront cru le remettre comme leur parent.

Vingt-trois tranches de vie s’égrènent ainsi au fil des pages, denses et rigoureuses comme des nouvelles – lapidaires presque – toutes écrites dans un registre de langue familier, et en focalisation interne malgré la troisième personne. Cette manière d’écrire, si proche du langage parlé, qui comme lui s’affranchit de l’orthodoxie syntaxique, a quelque chose d’abrupt, de rêche – une ardeur, surtout, qui colle au plus près de la violence primaire des émotions ressenties :
La figure de l’absence, ça donnait pire que le vertige, y avait même pas de fond où s’écraser.
Et les incessants raccourcis métaphoriques – le clou pour la bonne fortune, par exemple, ou le bleu du ciel pour le bonheur – achèvent de donner aux récits leur force en les dotant des ailes de la poésie…

Tous vont au rythme de ce phrasé si particulier, chahutant à l’envi la bonne tenue grammaticale, et prennent des allures de comptine : ils narrent une historiette en deux temps trois mouvements en s’organisant autour d’un motif récurrent – un bateau de papier, un violoncelle, des huîtres vendues sur un étal… Ce rythme général est nuancé par de subtiles inflexions dans l’écriture qui se colore d’une teinte spécifique en fonction du personnage dont le point de vue est adopté. Ce ne sont pas que des histoires d’amour, non… il y a de la haine aussi, et des rancœurs – le fils haï parce qu’il rappelle l’amant parti, ce frère qui prenait trop de place dans la maison – mais tous ces sentiments aboutissent à une même folie circulaire où s’enferment les endeuillés à coups de gestes indéfiniment répétés à l’identique et qui tracent autour d’eux un ultime mais vain rempart contre le désespoir absolu.
 
De tous ces personnages créés par l’auteur, aucun n’a de nom, comme s’ils représentaient des archétypes – répondant en cela à la figure de l’amnésique qui, incapable de se souvenir de son nom, semble devoir en endosser des dizaines, devenant lui aussi un archétype, celui du « perdu à la guerre ». Perçu par tous ces regards, il est dépossédé de son individualité et ressemble à une page vierge sur laquelle chacun va réécrire une histoire dont il espère le salut. Il est une sorte de masse ductile que chacun modèle à l’image de son « cher disparu » – métaphore, peut-être, de ce champ de possibles qui s’ouvre à l’écrivain lorsqu’il esquisse les premières intentions d’une entreprise romanesque.

Ces courts chapitres, où se ramassent en quelques pages des morceaux de vie aussi vastes qu’un amour ineffable, qu’une haine sans remède, ressemblent à des feuillets de calendrier arrachés un à un, volant au vent et convergeant vers cet amnésique de Rodez tel un essaim d’éphémères vers un luminaire. Puis c’est le silence… rien ne sera dit de l’autre versant du désespoir changé en espérance folle le temps de jeter un œil sur une photo : la confrontation avec l’inconnu, puis la douleur, sans doute, devant le regard vide qui se refuse à répondre. À nouveau le blanc – et c’est aux lecteurs, cette fois, qu’il appartient de le combler si bon leur semble…

isabelle roche

   
 

Isabelle Condou, Il était disparu, Plon, 2004, 154 p. – 15,00 €.

 
     

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