Iren Mihaylova, Anima

Iren Mihaylova, Anima

Romancier satiriste des petites noirceurs humaines aux gros dégâts et auteur de neuf romans publiés chez différents éditeurs ( dernier en date En allemande, MVO Editions, mars 2025) ou à paraître, David Le Golvan aime bien sortir occasionnellement la tête du bourbier et respirer une poésie ou d’autres écritures plus lumineuses en pratiquant l’art périlleux de la note de lecture. La poésie, au sens large, d’Iren Mihaylova fait partie de ses escapades de prédilection…

Iren Mihaylova aurait-elle cette audace du funambule ? Ses incursions frénétiques dans sa peinture vivide témoignaient déjà de sa soif de s’exprimer à travers tous les langages. La bascule de la peinture à la poésie, à l’évidence, étonne moins. Mais de l’intime poétique à l’extime romanesque ? Comment soutenir l’équilibre du balancier sans chuter par péché de lourdeur ou de légèreté ?

Nombreux sont les écrivains qui entretiennent prudemment cette vision dichotomique, à de rares incursions près en terre inhospitalière. Pas si fréquent pour eux d’emprunter le souterrain. Hantise de l’un d’instrumentaliser la langue au service d’un énième « universel reportage », hantise de l’autre de frotter les mots jusqu’à l’érosion du Moi (ou réciproquement). « Phrase-objet » versus « le langage instrument » selon la distinction duelle, un peu rugueuse, de Jean Paul Sartre.

Remplacer le stéthoscope par le verre progressif du romancier exigerait-il un ajustement de la vue ?  C’est peut-être cette même ankylose qui frappe Boris, le narrateur-diariste de la première partie du roman : « J’écris ou je n’écris pas ». Questionnement d’autant plus douloureux que le deuil le hante. La perte d’une mère-fleur coupée, aussi fascinante que lointaine, la distance de Sophia, liée « par la malédiction du sang», tout un cercle qui se dilate pour plonger Boris dans une profonde solitude. Quelle bénédiction pour un écrivain aux yeux de certains ! Plutôt une source d’angoisse dans son cas.

Une crise épileptique, aussi factuelle que symbolique, plonge le lecteur dans une vision onirique, empreinte de merveilleux, dans une poésie psychanalytique ou « l’anima » de Boris façonne une altérité féminine. Si celle-ci ne le réconcilie pas avec lui-même, si elle ne chasse pas les démons, elle lui assigne au moins une légitimité d’écrivain.

Ce roman est-il, comme « ce rêve éveillé », une sorte d’examen probatoire pour Iren Mihaylova? Dans ce cas, l’obstacle, s’il y avait bien obstacle, est franchi et bien franchi. Iren a l’audace de ces bipatrides (Apollinaire, Beckett…) qui cernent la langue dans un champ d’exploration et d’appropriation et nom d’un intimidant sanctuaire où l’on est sommé de prendre au plus vite ses marques. Elle a, comme ces prédécesseurs, la liberté chevillée aux mots, les ailes qui lui feraient franchir tout précipice.

lire un extrait

Iren Mihaylova, Anima, Sans crispation éditions, collection Coup de poing, mars 2025, 140 p. – 18,00 €.

Laisser un commentaire