Hervé Gauville, L’Homme au gant
Hanté par le tableau du Titien, un quinquagénaire retourne encore et encore au Louvre pour un autre RV homo gan
C’est l’histoire d’un homme, âgé d’une cinquantaine d’années, qui passe le plus clair de son temps au musée du Louvre à contempler un tableau du Titien, « L’Homme au gant », encore et encore. Mais attention, Hervé Gauville, journaliste à Libération et auteur de plusieurs ouvrages sur l’art moderne ou contemporain, annonce la couleur dès la première phrase de son troisième roman : « Ce n’est pas lui que j’étais venu voir »…
Certes, l’œuvre du peintre italien ne manque pas d’intérêt. Le lecteur pourra avec plaisir le constater de lui-même, l’édition comportant en deuxième et troisième de couverture une reproduction soignée du tableau. Le narrateur avoue cependant dans un premier temps ne pas savoir ce que dissimule cette obsession- le mot est lâché dès les premières pages- pour « L’Homme au gant », qui hante ses pensées jour et nuit.
« Mon travail n’est pas celui d’un historien ou d’un érudit. Malgré quelques fugitives intuitions, au fond je n’ai pas la moindre idée de ce que je cherche. »
Alors… il cherche, quand même, encore et encore, relevant, à tort peut-être, le défi que semble lui lancer cet homme qui tient avec nonchalance de la main gauche son gant droit. En fin connaisseur de la peinture, il tente au début de décrypter compulsivement les moindres détails de l’œuvre. Détails dont l’interprétation l’amène d’ailleurs petit à petit à évoquer ses souvenirs d’enfance.
Mais il s’aperçoit rapidement qu’il fait fausse route : « je m’étais égaré à faire du tableau de Titien une pure surface de projection. Papa, maman, la bonne et moi, le sempiternel réflexe. » Cela ne l’empêche pas pour autant de continuer sa quête. Il a pris l’habitude de noter sur son agenda ses rendez-vous avec l’œuvre du Titien : « RV homo gan ». Bien entendu conscient que RV retranscrit phonétiquement son prénom, Hervé, il finit par remplacer cette formule par « rdv HG », les initiales d’Hervé Gauville… CQFD : c’est bien avec lui-même qu’il prend rendez-vous.
Et lorsque « L’Homme au gant » est prêté à Madrid pour une exposition au Prado, le narrateur crie au scandale et le rejoint un mois plus tard. Une fois sur place, il constate que le tableau a conservé tout son mystère, et en vient même à douter de certains de ses détails, jusqu’à la couleur des yeux de l’Homme au gant…
Louise, sa compagne, commence à se lasser sérieusement de son obsession. « Pourquoi veux-tu qu’il y ait un secret là derrière, ça ne te suffit donc pas qu’il soit beau ? », lui lance-t-elle. Manifestement non, puisque Hervé continue de le voir « en cachette »… Jusqu’au jour où elle le surprend au Louvre face à « L’Homme au gant » et le quitte sur-le-champ, exactement comme si elle l’avait surpris dans les bras d’une autre femme. Il se retrouve donc à errer seul, subsistant grâce à un emploi de « guide pour les visiteurs de Saint-Cirq-Lapopie, un village du Quercy »…
Et c’est finalement au moment où il s’y attend le moins, qu’il trouve (qu’il croit trouver ?) le sens de « L’Homme au gant », en prenant le thé avec une vieille amie. « L’Homme au gant est un adolescent et un adulte en même temps, il est simultanément mûr et immature, ce qui revient à admettre qu’il n’est pas encore l’un mais déjà plus l’autre. »
C’est finalement la peur du temps qui passe, et donc de la mort, qui semble avoir obsédé l’auteur-narrateur à travers ce fameux tableau. Cette courte autofiction écrite avec élégance peut donc se lire comme un roman à clés qui, comme l’œuvre éponyme (sic) du Titien, est sans doute interprétable de plusieurs manières différentes, ce qui constitue sûrement un gage de qualité. Complexe, parfois un peu hermétique, il ne s’agit pas du genre de livre à emmener à la plage (c’est du vécu), mais qui offre en revanche une vision originale de la peinture en particulier bien sûr, mais aussi de l’art en général.
charles dupire
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Hervé Gauville, L’Homme au gant, Verticales, 2005, 116 p. – 8,50 € |
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