Wolfgang Hilbig, Provisoire
Douloureux passage à l’Ouest…
Comment s’adapter à un nouvel environnement, un monde totalement différent lorsqu’on est étranger ? C’est cet obstacle que C., écrivain est-allemand, doit affronter lorsque dans les années 80 il obtient un visa pour la RFA dans le but d’apporter de nouvelles réflexions à la littérature et la culture est-allemande. C’est à travers l’œil de cet écrivain perdu dans un monde qui n’est pas le sien et en mal d’écriture que Wolfgang Hilbig, lui-même originaire de RDA et établi en Allemagne de l’Ouest en 1985, aborde le sujet de la difficile adaptation des Allemands de l’Est après la réunification des deux Allemagne en 1991.
Durant son séjour à l’Ouest, C. voyage aux quatre coins de l’Allemagne entre Hanau, Nuremberg, Berlin, Francfort, Münich et Leipzig et l’Europe de l’Ouest, Paris, Vienne… Mais à travers ce parcours initiatique, il emmène le lecteur dans un périple surtout au cœur de lui-même, de ses doutes, de ses angoisses, de ses hésitations. Désorienté dans un monde qu’il ne connaît pas, auquel il n’arrive pas à s’adapter, C. nous fait partager son errance à travers ses interrogations et ses réflexions sur l’holocauste et autres victimes des horreurs de la guerre :
Les Allemands de l’Ouest dans leur impitoyable manie d’assigner des étiquettes aux gens, en demandant à ces restes de l’humanité [juifs, Ukrainiens…] de quel côté ils étaient, alors qu’ils les avaient pourchassés et tabassés d’un bout à l’autre de l’Europe, pensaient remettre de l’ordre dans cette Histoire qu’ils avaient fait voler en éclats.
Passionné des livres et amoureux des lettres, il a ainsi rangé ses ouvrages les plus précieux dans deux cartons nommés « Holocauste et Goulag ». Pris entre deux mondes, entre le désir de rester dans l’opulence occidentale et de retourner « chez lui », C. hésite en réalité entre deux femmes, Hedda, née dans un ancien camp SS près de Nuremberg et première femme qu’il aima réellement, et Mona, restée à Leipzig, qu’il n’a jamais eu le courage de quitter.
Éternellement en proie au doute au sujet de sa sexualité et de sa capacité à aimer, son mal-être s’exprime au quotidien à travers ses tourments liés à ses sentiments et son inaptitude à mener une vie sexuelle accomplie et satisfaisante.
Fuyant ses sentiments et Hedda de ville en ville, il échoue à Nuremberg, que Wolfgang Hibbig rend constamment sombre et angoissante, et ce dès les premières lignes. C. se noie dans l’alcool en même temps qu’il sombre lui-même dans son désarroi et ses appréhensions. Au final, de retour à Leipzig, il perdra à la fois Hedda, son inspiration et sa foi dans ses croyances passées, toujours en proie à ses craintes perpétuelles, mais aura réussi à aimer :
On ne le ferait pas changer d’avis là-dessus, malgré ses incapacités il l’avait aimée. Pourquoi était-il tellement seul, pourquoi n’y avait-il pas de réponses en lui ? Depuis toujours, il était comme dans un demi-sommeil, sur le point de s’éveiller. Et il n’y arrivait pas. Or il fallait être éveillé, il fallait avoir vécu, pour participer à l’amour. Mais avait-il vécu, il fallait encore qu’il tire cela au clair.
Wolfgang Hibbig nous fait partager à travers ce récit la douloureuse adaptation des Allemands de l’ex-RDA et des Européens de l’Est en général à la vie tant désirée et aux richesses tant enviées de l’Occident après la chute du rideau de fer à la fin des années 80. C’est à une véritable réflexion sur la difficulté de changer de mode de vie, la longue et lente capacité à évoluer, à s’accoutumer aux différences de mœurs et coutumes étrangères que l’auteur invite le lecteur. C’est ainsi toute une page d’histoire qui est relatée au fil de constants allers-retours narratifs entre l’Est et l’Ouest, entre la vie passée de C. et celle à laquelle il est confronté en RFA.
Ses peurs, ses démons intérieurs, ses vacillements nous interpellent alors encore plus car ils reflètent ceux de tout un peuple qui aura tout au long du XXe siècle fait et marqué notre Histoire.
Violaine Cherrier
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Wolfgang Hilbig, Provisoire (traduction Brigitte Vergne-Cain), Métailié, 2004, 260 p. – 20,00 €. |
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