Hélène Bessette, Élégie pour une jeune fille en noir
Voici le feuillage humain. Et le passage en force pour que la vie ait encore à rendre bien plus qu’un fantôme.
Hélène Bessette lui rend tout ce qu’elle lui a volé. Surtout un amour. Non : l’amour pour celle qui est le sujet d’un tel chant.
D’où un travail quasi sonore de recouvrance.
Le chant déchiré, déchirant face à la crainte d’un dépérissement sale auquel l’aimée trop tôt disparue a échappé dans ce qui fut néanmoins pour l’aimante un naufrage.
Restent les images comme en effacement. Restent les vocables faits d’échos et de résurgences dans la langue intempestive qui caractérise les livres de Bessette :
« téléphones téléphones téléphones téléphones téléphones télépho
Métropolitains métropolitains métropolitains métropolitains métro
Tea-rooms tea rooms buffet restaurants tea-rooms journaux tea, Je suis tombée de l’autobus
Tea-room restaurants restaurants buffets magasins tea-room rue
Royale Harrod’s tea-room yachts voiles tea-rooms
underground underground
J’suis tombée du bus
je suis tombée du bus »
L’auteure fait qu’aucun trait ne soit tiré. Et d’ajouter :
« Tes yeux baissés sur le Destin
nommé dix-huit
Tu avais bien dix-huit ans
Avec ce grand deuil en place de blanc
N’est-ce pas?
Que va-t-elle devenir
pensait ton visage livide angoissé
angoissé
par ce qu’on avait fait de Toi ».
Demeure pour le dire le mouvement sans fin de l’écriture. Peu à peu, tout se réduit au presque dépouillement. Ne restent que les images sourdes. Elles ne retranchent rien. Elles ajoutent de l’organique tout en creusant un vide.
Hélène Bessette avance dans la langue pour la débloquer en captant la rumeur des mots dans la rigueur d’un certain mutisme obligé mais soudain biffé.
Il s’agit désormais d’œuvrer contre la mauvaise nostalgie et son chaos.
Le vide peut créer le concret même si l’interrogation ne comporte pas de réponse puisqu’elle semble butter sur cette fin venue trop vite.
Bruit. Écoute. Écorce.
Une fois les larmes partiellement séchées, ce ne sera pas l’oubli mais une réverbération qui est reconduite.
Reste l’espoir de ce seuil volatil. La quête s’applique à recueillir les mots les plus essentiellement humbles pour tenter de reprendre pied. Et le langage conduit encore à des découvertes.
Il s’agit de convoquer le corps et l’esprit dans l’étroitesse des mots et des images même si entre eux l’abîme est creusé.
Il ne suffit pas pour autant de répéter à l’envi que le sujet n’existe plus et de lui fournir en négatif une consistance » morale « .
A s’enfermer dans une attitude d’obstruction devant la mort, se crée une fausse liberté.
Bref , Hélène Bessette disparue en 2000 écrivit pour oser affirmer une perte aussi impossible qu’inachevée.
Et offrir à l’oreille et la gorge des phrases par-delà le temps.
jean-paul gavard-perret
Hélène Bessette, Élégie pour une jeune fille en noir, Établi et présenté par Yoann Thommerel, Editions Nous, Paris, 2021, 160 p. – 21,00 €.