Hadrien Klent, La Grande Panne
« Nous vous devons plus que la lumière »
L‘explosion d’une mine de graphite en Italie – sans que l’on sache s’il s’agit d’un accident ou d’un attentat – provoque un immense nuage qui menace d’enflammer les lignes à haute tension. L’Italie décide de couper le courant dans le pays afin d’éviter une catastrophe, provoquant du coup un chaos total. Le nuage se déplaçant et arrivant bientôt en France, le gouvernement impose à son tour à la nation un black-out annoncé pour quelques jours.
Il n’en faut pas plus au romancier Hadrien Klent pour camper les dérives d’une société arc-boutée sur le tout-technologique et qui va pourtant devoir apprendre à vivre sans électricité. Peut-être, devoir réapprendre à vivre tout court.
La Grande Panne expose alors avec force détails les préparatifs de la cellule de crise gouvernementale partie s’installer sur l’île de Sein (où son autonomie électrique est garantie), avec un Président psychotique sur les bords et sa cohorte de conseillers ou gardes du corps plus ou moins sophistiqués.
En parallèle, un groupuscule révolutionnaire parisien tente de recréer la Commune à Belleville tandis qu’un journaliste désappointé imagine les conditions d’impression du seul journal papier possible pendant la crise, à grands renforts de ronéos d’antan et de pigeons voyageurs…
Clin d’oeil appuyé au Ravage de Barjavel et au roman SF éponyme de Théo Varlet paru dans les années 30, La Grande Panne ne doit pas cependant être ramené à un énième roman catastrophe ou au genre roman écolo-politique. En effet, si on laisse de côté les charges aussi gratuites que récurrentes contre les énarques, ce roman réaliste se veut surtout une réflexion aboutie sur le sens de l’autonomie de chacun face à la paralysie généralisée du système.
Mené tambour battant, le rythme sait alterner effets de flash-back et courtes focales afin de proposer une kyrielle de chapitres sous forme de compte à rebours qui happent le lecteur, pressé de toutes parts d’en savoir plus. Avec un art consommé de la dérision et de l’humour, Hadrien Klent sait épingler avec une précision d’entomologiste ses personnages et nous brosse au fil d’un roman choral – lequel a dû être réécrit maintes et maintes fois tant il vise juste à chaque formule – un stimulant retour aux sources, certes un rien technophobe, qui met à l’honneur, foin des réseaux, du net, des smartphones et autres pièges de l’hyperconnexion, le royaume des livres, des barbecues et des bougies.
Plus décevante s’annonce alors la fin du roman : la panne-prétexte qui sert à brocarder les travers de la Raison d’Etat, les trahisons et autres et luttes intestines de pouvoir s’étiole pour devenir peau de chagrin : même si la chose est justement dénoncée dans le roman, c’est un peu comme si cette fin attendue n’avait pas lieu. Le propos qu’on espérait salé vire à l’eau de boudin, chacun – hormis un ou deux « terroristes » interpellés – reprenant ses cliques et ses claques et s’en retournant chez soi une fois la divine lumière revenue.
On aura gagné au passage, outre un très bel bel objet éditorial dû au savoir-faire du Tripode, un regain de sociabilisation vintage et un fond d’authenticité qu’on croyait perdu parce que refoulé par les kilowatts. Quant à trouver en ces pages un mot d’ordre à même de relancer le sens de l’histoire à l’heure du transhumanisme ou un ersatz de la seule lumière philosophique encore susceptible de briller dans le noir du consumérisme 2.0, il faudra encore attendre un peu.
frederic grolleau
Hadrien Klent, La Grande Panne, Le Tripode, Avril 2016, 335 p. – 19,00 €.