Habib Tengour, États de chose et autres choses. Témoignages 1991/1994/1999

Habib Tengour, États de chose et autres choses. Témoignages 1991/1994/1999

Dans le monde de la poésie francophone, il n’est pas toujours facile de déterminer la force d’un texte car le lecteur cherche d’abord le contexte culturel qui est surligné dans le poème. Mais dans le cas de la poésie d’Habib Tengour, la question est plus complexe : l’on y découvre un pays, l’Algérie des années noires, non pas surlignée mais prise dans les mailles d’un lyrisme, d’une prosodie tout à fait particulière, qui éloignent un temps les tragédies de cette époque historique que traversait le pays. Et bien plus qu’un simple témoignage, l’on se trouve au centre d’un nœud de vie. Cette constellation est décrite avec intelligence, nous permettant d’en approcher sans cependant tomber dans un voyeurisme de folklore, fût-il le plus noir, et cela dans un lyrisme qui n’a rien de conventionnel ni de pathétique. Nous sommes dans un grand œuvre. Dans un rythme très personnel et que la lecture n’épuise pas.

Ce temps dénudé tatouage s’effaçant

sans pouvoir le dire ni le jeter

au delà du ravin sans état d’âme

malgré les tournoiements de l’épervier 

Cela dit, ce sont surtout les mots de Violence et de Brutalité qui me sont venus à l’esprit, témoignant ici d’une présence poétique clivée : d’un côté la violence, telle que la désigne Jean Genet (« J’appelle violence une audace au repos amoureuse des périls »), et de l’autre la brutalité (celle des exécutions sommaires, des massacres, des morts sous la torture). Habib Tengour explore la beauté. Tout comme Jean Genet explorait la mort dans son texte sur Chatila (4 heures à Chatila) où il exprimait avec clarté cette différence entre la beauté des feddayines, et l’horreur des exécutants (inconnus ?) des basses œuvres du massacre des villages de Sabra et Chatila, ces camps de réfugiés de Beyrouth ouest. Genet bien sûr est poète dans ce texte, mais quelle véritable horreur peut-il décrire ? Des scènes troublantes et morbides.

Ce qui se passe autour de toi

que vois-tu

                                 tu circules et il n’y a rien à voir

l’angoisse est cette taupe

jeune et grasse

et qui attend son heure   

Décrire l’horreur, dans son caractère d’interpellation, nous conduit à une poétique de la mort, fût-elle ivre d’images instables. Ici, dans le recueil, on ne sait pas toujours à quel endroit de l’Histoire on se situe. Nous ressentons simplement une énergie, une audace au repos qui submerge les vers, y compris quand ils se saisissent de la brutalité de certaines situations, celle de la vraie mort de vraies personnes.

ÂME RAVIE

Que de souvenirs

La terre est étroite

Tu cherches aujourd’hui

Un chemin droit

Une aide

Un pouvoir

Implorer en vain

Noirs messagers

revolver au poing

issue           issue ? 

Il y a une présence, un chant qui justifie tout, non pas l’inqualifiable, mais le propos de la beauté. Ce lyrisme n’a rien d’anecdotique, et nous sommes parfois proches de la corporalité des êtres, du poème qui s’ouvre sur le drame humain, et aussi qui tangue sur le gouffre du langage. Le poème est vertical, il fait le lien entre la réalité des brutalités de la guerre civile algérienne et la pensée poétique pure sans que l’une s’efface devant l’autre. Nous sommes dans le vestibule de la violence, celle qui grandit dans le grain qui féconde, dans le cri du jeune oiseau, dans la force inouïe de l’art. Cette poésie exhausse.

les morts ne veulent plus témoigner

la surprise passée     assez vite

on vaque à ses besoins  

Et dans cette ambiance morbide de peur, de violence vitale, où l’on aperçoit le sang incarnat des coupables et des innocents, on voit çà et là l’effarement de l’univers, cette inquiétude aussi (que je connais) d’écrire sur l’espace d’une feuille blanche, d’appréhender le langage qui est un gouffre insensé. Juste pour désigner l’esthétique de cette flaque de sang qui est une injustice.
Pour conclure sur mon impression de lecteur, je dirais qu’avec le recueil États de chose et autres choses, l’on ressent que l’auteur appartient à deux mondes, et que la part mitoyenne de l’exil est un miracle littéraire, pour ce poète qu’il faut quand même situer entre Darwich et Adonis.

Appel,                   la voix

elle ne vibre plus

tu traverses la ville

toute une nuit sans message

                              des étoiles clignent

                              Climat de France

Habib Tengour, États de chose et autres choses. Témoignages 1991/1994/1999, éd. APIC, 2024, 142 p. – 15,00 €.

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