Grégory Rateau, Le Pays incertain
Tout ce qui tombe : la poésie comme nécessité
Pour découvrir les causes de son vécu dysentérique, pour chaque évènement, Gregory Rateau verse de l’encre sur l’ énorme méprise qu’est le monde et dont les anatomo-pathologistes politiques diagnostiquent ça et là des reflux ou des enflures d’autant qu’ils sont souvent chiens cyniques au collier du diamants, flairant l’odeur de mauvaises mœurs.
En conséquence ou pour cause, aucun ne réussit à tolérer l’autre du monde, victime d’excès de leurs xénophobies (même envers dieu).
Dès lors, toujours à la recherche du fil de destin, Gregory Rateau reçoit ou cueille tout ce qui lui tombe dessus. Reste à sa poésie de le transfigurer – du moins le regard qu’on porte là-dessus. Dans ce livre, comme toujours, un tel auteur est Le révolté. Il demeure celui qui tient dans les couloirs (parfois crasseux) du monde. Surjoue-t-il ses postures ? Non ! Il nous appelle à la « confrérie par défaut » de ceux qui logent au sein même de leur détresse.
Mais après tout, c’est se refaire une santé ou presque. Même si les pierres nous tombent sur la tête. Mais – et comme le rappelle Prével en exergue de ce livre – elles peuvent retomber «à mes pieds avec un bruit sans écho. Mais je les garde avec la terre qui leur servir d’empreinte ». Pas de Ouille ! donc. Mais du sang existe entre la pierre et le sel de la terre même si la lapidation n’est pas un rite absolu. Quoiqu’ici ou ailleurs « les sans-amis » habituels sont tous là, réunis en arc de cercle, moins comme bourreaux que victimes.
Chacun peut néanmoins libérer sa tête, lâcher non sa colère mais celle des plus nombreux qui s’en prennent à leurs mères voire à « une chaussette dépareillée alors qu’il n’y a plus rien à accorder. » Dans tous les cas, la justice est (mal) faite. C’est l’Onguent du Tigre des sages et des fous jointoyés plus par leurs vices que leur raison instinctive.
Mais Gregory Rateau fait le plus beau des ménages. Avouant qu’il « a œuvré en sous-main, d’où puis-je me dresser à présent ? », ce paria de naissance, affirme que « mon isolement serait voulu et non un dû ». Il rappelle néanmoins que la tendance des sociétés est de soumettre les outils du symbolique à la domination de la quantité et du chiffre qui ne manque jamais de reprendre le dessus.
De plus, la poésie perdant peu à peu la puissance qu’on lui avait momentanément reconnue, tout auteur s’est réellement éloigné, coupé de la vie ordinaire. Il a de plus en plus de mal à comprendre sa vraie fonction. Le poète classique, dans ces conditions, ne peut évidemment pas travailler la matière de la société entière. Il est exclu de son usage politique et peut être utilisé à des fins contraires à son rôle véritable.
Mais Rateau fait émerger la notion de poésie brute, celle des inadaptés. Il évoque le rôle des chamans dans de nombreuses civilisations dites «premières». Il sait plus sur notre humanité, ou du moins peut nous en dire plus. Grâce à lui, nous n’avons pas encore tout à fait perdu l’idée de la nécessité vitale de l’altérité, de la rencontre, de l’étonnement, voire du bouleversement
Face à la machine ultralibérale, l’auteur retrouve des traces de cette nécessité portée par la poésie qui résiste à la déshumanisation générale. Reste donc pour lui moins à mimer ses départs qu’à inventer de nouveaux repères en sortes de poèmes-prophéties indigos. Quitte à ce qu’il s’accroche, le souffle parfois lui manque. Mais il en possède beaucoup dans cette poésie aussi hors-normes que les Cantos Pisans de Pound.
Certes, pour les deux auteurs – aujourd’hui comme hier -, l’apocalypse veille. Mais de vrais poètes restent de retour. Urbains, ils connaissent nos cités de la peur. Mais après tout, la poésie devient la piqûre non de rappel mais « du baptême ».
Dans le glauque, le chaos et le cloaque, quelque chose malgré tout se passe. Gregory Rateau sans chercher du négociable tranche même jusqu’aux pierres. C’est pourquoi il y a dans un tel livre du Momo – entendons Artaud aka « Arto ». Comme lui, il assume sa dette de sale gosse et sa force d’enragé.
Nous pouvons aisément lui pardonner. D’autant qu’un tel livre devient notre bréviaire, ivre de tous les saints (de Valentin à Glinglin) et surtout Dieu himself. Dès lors, espérons qu’au « pays incertain » jaillisse le pays où tout est permis. Rateau l’édifie en ordre divin.
jean-paul gavard-perret
Grégory Rateau, Le Pays incertain, Editions La rumeur libre, Sainte-Colombe-sur-Gand, 2024, 49 p.