Georges-Olivier Châteaureynaud, L’Autre rive

Georges-Olivier Châteaureynaud, L’Autre rive

Typiquement castelreynaldien, ce roman-fleuve est un clin d’oeil appuyé aux aficionados qui ont lu tous les livres de l’auteur

À peine a-t-on lu quelques-uns des récits de Georges-Olivier Châteaureynaud, nouvelles ou romans, que sautent à l’esprit l’extrême singularité de son univers fictionnel, et ce qui la caractérise. L’on est en général plongé dans un environnement étrange mais dont l’étrangeté paraît ne guère déranger ceux qui l’expérimentent ; le bizarre va de soi, il est décrit de telle manière qu’il en devient réaliste. Qualifier les fictions de Georges-Olivier Châteaureynaud de « fantastiques » sonne alors comme une approximation aussi commode qu’erronée. Cette hésitation générique trouve son pendant dans l’écriture dont le style est tout aussi atypique, et de registre hybride : sur un fond syntaxique relativement simple qui ne s’embarrasse que peu de contorsions phrastiques, sont brodées quelques préciosités lexicales – des mots rares, désuets, ou de jargon – que jouxtent, parfois de fort près, des tournures familières, des termes argotiques, des trivialités… Hybridation encore dans le ton de la plupart des récits : certains éléments – des noms, des situations, des répliques prêtées à tel ou tel personnage… – relèvent du comique le plus évident tandis que l’intrigue est en elle-même tragique ou simplement effrayante. Rit-on ? Pleure-t-on ? Est-on ému ? Effrayé ? Angoissé ?… Impossible, en vérité, de démêler entre ces réactions souvent contradictoires…

Tous ces traits – et d’autres peut-être plus anecdotiques sur lesquels on ne s’étendra pas : à vous de les découvrir… – permettent de définir une « patte », une marque d’écrivain reconnaissable entre toutes et que l’on identifie d’autant plus aisément qu’elle est relevée d’une particularité plus singulière encore : la réutilisation d’un texte à l’autre, sans qu’il y ait de liens narratifs entre eux, de personnages à des degrés divers d’importance, de patronymes qui ne désignent pas les mêmes personnes, de toponymes qui ne s’appliquent pas aux mêmes endroits… Tout un procédé métamorphique des plus curieux, dont l’auteur voulut bien me donner la clef lorsque je le rencontrai voici un peu plus de deux ans pour un long entretien au cours duquel il évoqua le roman qui paraît aujourd’hui et qui l’occupait alors – une œuvre où, à l’en croire, ce procédé allait être porté à son comble :
(…) dans le roman auquel je travaille en ce moment, je vais jouer sur une cohérence qui s’établira à partir d’éléments (je ne sais pas encore combien) piochés dans les quatre-vingt-quinze nouvelles et les six ou sept romans que j’ai écrits à ce jour.

Dès les premières pages de L’Autre rive, je me suis sentie en pays connu – l’écriture, le ton, le traitement de l’étrange… Je mesurai surtout à quel point l’auteur avait en effet joué de ces récurrences transformistes – jeux d’échos, de rappels et de reflets qui bien évidemment ne fondent pas à eux seuls la richesse du roman, mais lui confèrent une moirure unique. Je n’avais pourtant lu de Georges-Olivier Châteaureynaud que trois recueils de nouvelles, mais j’étais forte de ce qu’il m’avait confié lors de cet entretien, qui valait pour autant de précieuses clés pour voguer vers cette Autre rive

Nous sommes à Écorcheville, au bord du Styx ; à l’horizon se profilent les crêtes de l’Erèbe et le fleuve n’admet qu’un seul navigateur : le nocher Charon. Comme dans la quasi totatlité des villes occidentales, de grandes dynasties familiales se disputent le pouvoir politique et économique – les Propinquor et les Bussettin, les Esteral faisant office d’outsiders mais dont il faut tenir compte. Il y a un lycée, un orphelinat, un commissaire de police qui traque les délinquants et accorde ce qu’il faut de passe-droits aux fils et filles de famille en délicatesse avec les lois, un poète officiel, des gloires locales qui ont su s’exporter… et les mêmes ostracismes, les mêmes tromperies extraconjugales qu’ailleurs. Hormis son sinistre voisinage fluviatile, Écorcheville est une ville normale. Sauf qu’il y pleut des salamandres, que l’esclavage y a cours en toute légalité, que les rues sont ponctuées de « fusillettes », que des centaures, des sirènes ou des satyres y sont aperçus régulièrement.
À Écorcheville sévissent les frères Guardicci, la taxidermiste un rien névrotique Louise Jacaranda, le brocanteur Bogue, le poète Lordurin… La vie s’y écoule monotone, émaillée des courses rodéos organisées par le petit-fils du maire et son cousin, égayée de temps en temps par la venue du cirque Gorbius. Benoît Brisé, de père inconnu et abandonné par sa mère à sa naissance, est le fils adoptif de Louise Jacaranda, et le « héros » du roman, qui le cueille en pleine adolescence, à 17 ans.

Sans parents, sans reconnaissance sociale parce qu’il n’appartient à aucun des clans régnants, il flotte entre mille questions, des états d’âme contradictoires, des amitiés fragiles, des amours à sens unique, une vocation de musicien prompte à vaciller… Benoît cherche sa place, et l’identité de son père biologique. Telle est la grande ligne du roman – la ligne typique, brisée à souhait, d’un roman initiatique. Initiatique et plus hybride que jamais, irisé de nuances propres au conte pour enfants, au polar sordide et aux grandes sagas familiales : Benoît se prend d’affection pour un satyrion – ET n’est pas loin – un corbeau délivre ses insultes anonymes en « bombant » les murs, une bonbonnière abrite rien moins que de tristes ballets roses, l’on commet des parricides, des mères soucieuses de leur carrière abandonnent leurs enfants illégitimes…
En filigrane se lit une touchante réflexion sur la mort, l’au-delà, la pulsion suicidaire qui donne au roman une profondeur excédant celle que suffirait à lui conférer les méditations sur l’amour non réciproque, l’amitié, l’attachement que tissent ou non les liens du sang.

Enrichissant encore cette pâte romanesque éjà fort consistante, l’auteur a usé à profusion de ces topoï du roman que sont les digressions, les incises descriptives, les retours en arrière, la dilacération de la durée – l’on verra, par exemple, quelque 24 pages de souvenirs donnant lieu à moult descriptions annexes calées entre deux moments narrativement très proches. L’auteur aurait-il voulu pousser jusqu’à leur extrême limite – c’est-à-dire l’ennui du lecteur – ces « tunnels » dont pourtant on se régale parce que marqués au sceau de ce style castelreynaldien que l’on aime tant ?

D’instinct l’on inclinera à dire de cet imposant ouvrage dont l’écriture et le rythme de narration ont la consistance limoneuse prêtée aux eaux stygiennes qu’il est un « roman-fleuve » – nombre de pages, volume textuel et proximité du Styx obligent. D’autres rapprochements – une luxuriance narrative comparable à une forêt tropicale, par exemple – viennent à l’esprit avec autant d’évidence et, pour ne pas consentir au chaos des contiguïtés surgissantes inhérentes à la richesse de ce texte, on finit par se contenter d’une dénomination aussi vague que vaste : « livre-univers » paraît, in fine, convenir à peu près pour qualifier L’Autre rive.
Telle une synthèse de l’ensemble des fictions de Georges-Olivier Châteaureynaud par la multiplicité des récurrences que les aficionados se plairont à débusquer, L’Autre rive se lit comme un fascinant jeu de piste. Par ses traits formels – foisonnement de digressions, apartés et à-côtés, installation d’un arrière-plan sociologique, personnages nombreux, intrigue de nature initiatique qui ne peut se déployer que sur une longue distance… – ce roman semble être l’ultime incarnation livresque de ce que l’écrivain dit entendre par « roman ». C’est donc un livre à prendre comme un hénaurme clin d’œil adressé aux habitués, aux fidèles qui côtoient le drôle de monde de Georges-Olivier Châteureynaud depuis longtemps. Ceux qui n’ont encore jamais arpenté les contrées castelreynaldiennes pourront certes être sensibles au style, à l’étrangeté de l’univers, à la manière originale dont féerie et réalisme se mêlent, mais seule la lecture préalable d’autres récits avant de s’embarquer pour celui-ci leur permettra d’apprécier ce monument romanesque à ses justes proportions.

Reste que, pour être un « livre-univers », où l’on pressent quelque intention globalisante, L’Autre rive ne se referme pas sans susciter de questions… Écorcheville connaît-elle ici sa dernière métamorphose, blottie le long d’un fleuve qu’on ne peut traverser de son vivant et qui n’a pas de fond ? Ou bien, définitivement métamorphique même aux confins du monde, ne sera-t-elle que de passage au bord de l’au-delà et resurgira-t-elle dans un récit ultérieur ? L’avenir nous dira si l’auteur a posé ici une première couronne au sommet d’un cycle fictionnel pour ne plus continuer son œuvre que du côté d’Éparvay – et nous voilà plus que jamais suspendus à sa plume et avides de lire ses livres futurs…

Une dernière remarque post-scriptive pour signaler deux ou trois choses qui ont manifestement échappé à la vigilance des correcteurs. Outre quelques coquilles indésirables, on note que la dompteuse Fauvine Bestia est parfois prénommée Faustine, et que le dérivé adjectival issu d’Écorcheville connaît quelques variations : tantôt écorchevillais tantôt écorchevillois – mais peut-être est-ce un effet pervers du caractère métamorphique de cette cité ? …

NB –Pour découvrir Georges-Olivier Châteaureynaud dans les pages du Littéraire, reportez-vous au menu déroulant « articles liés » en tête d’article. Voyagez aussi du côté d’Encres vagabondes où vous pourrez lire un autre entretien, d’autres chroniques concernant ses livres…

isabelle roche

   
 

Georges-Olivier Châteaureynaud, L’Autre rive, Grasset, septembre 2007, 654 p. – 22,90 €.

 
     

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