Bernard Giraudeau, Les Dames de nage
Entre sable et vent, des yeux d’horizon et des peaux aux douceurs de nuage brodent le mot amour sur la vie de Marc Austère
Du 4 au 7 octobre prochains aura lieu la dix-huitième édition du Festival de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges.
Durant ce festival est organisé un Salon du livre, à l’occasion duquel est décerné depuis 1990 le prix Amerigo Vespucci, qui a pour vocation de récompenser un ouvrage édité en français dont le thème essentiel est l’aventure, le voyage. Attribué cette année au roman de Bernard Giraudeau Les Dames de nage, paru aux éditions Métailié, il sera remis officiellement le dimanche 7 octobre. Rappelons qu’en 2005, ce même prix récompensait un autre livre publié par Métailié : Corcovado, de Jean-Paul Delfino.
Entre sable et vent, d’un bout à l’autre du monde, par terre ou par mer, des yeux d’horizon et des peaux aux douceurs de nuage brodent le mot « amour » sur la vie de Marc Austère et l’aident à écrire son histoire…
Pour qui n’entend rien à la navigation et à son vocabulaire, le titre aura simplement une couleur poétique du fait de ses deux substantifs qui assonent, et peut-être quelque chose qui vaguement évoquerait une beauté lacustre – une déité à coup sûr : le mot « dame » employé aujourd’hui donne toujours à la femme qu’il désigne une indicible majesté. Mais ces Dames de nage peuvent aussi se lire à travers le prisme du jargon nautique : ce sont alors des dispositifs en demi-lune – encoche ou tige métallique fourchue – ménagés dans le plat-bord d’une embarcation pour servir d’appui aux avirons. Que reste-t-il de la belle assonance en « a » et de son invitation poétique quand on visualise ce qu’est, concrètement, une dame de nage ? Une perplexité… que ne lève pas vraiment, d’ailleurs, la lecture du livre.
Tout au plus peut-on supputer quelques analogies, des échos de l’ordre de la métaphore ou du symbole entre ce titre et le contenu du roman : ces encoches, ces pièces métalliques en demi-lune n’apparaissent quasiment pas dans le texte – à une ou deux exceptions près. En revanche, il est beaucoup question de navigation, de bateaux, de ports, d’escales… et de femmes. Les femmes sont nombreuses, très nombreuses et de toutes sortes – depuis les mères jusqu’à Marco devenu Marcia, en passant par la jeune fille qui faisait rêver le narrateur âgé de 8 ans, le lit de [son] âme – Amélie, rêvée, désirée, aimée puis perdue entre mer et miroirs. Et ces femmes – amantes, amies, qu’elles offrent la chaleur et la suavité de leur peau jusqu’à ouvrir leur porte violette ou qu’elles soient juste aperçues, croisées, regardées à travers une vitre comme Marguerite/Irina, parfois si belles qu’elles sont désincarnées au point de n’avoir plus que la grâce du vent telle Maïmouna – ces femmes jalonnent la vie du narrateur, elles en sont comme les lignes-guides : entre elles et de l’une à l’autre s’écrit sa destinée, comme les avirons se meuvent entre les courbes de leur dame de nage. Mais étrangement, toutes, d’une façon ou d’une autre, portent l’empreinte de l’absence : Amélie bien sûr, d’abord souvenir d’enfance puis devenue une sorte d’ombre-compagne, toujours présente une fois décédée, la mère du narrateur qui devient aveugle, Jo, qui rejoint son Sénégal natal, Eileen la dépucelante qui n’aura été là que le temps d’une escale, Marguerite, à demi partante déjà car si vieille, toujours vue de loin et dont il ne restera plus qu’Irina, dans une liasse de lettres…
Elle serait si longue à dérouler la théorie de ces femmes ! Mais le titre dit bien plus que l’omniprésence féminine – après tout, le narrateur, Marc Austère, vit aussi de solides amitiés masculines : Michel l’écorché vif, l’insatisfait qui mourra dans le vent, Diego l’insurgé chilien… – il est le signe annonciateur des particularités narrative et scripturale du texte, où le récit ne suit pas une histoire en droite ligne mais se déploie en une boucle aux contours accidentés par une chronologie voyageuse, et dont le style oscille sans cesse entre poésie et trivialité, ou plutôt déroule indifféremment au fil des phrases des mots crus associés à de « basses besognes » –
Je suis allé pisser derrière, dans les chiottes ajourées(…) – et les figures stylistiques qui décollent le réel de son substrat de matière :
N’avoir à respirer que le silence, le souffle léger comme un murmure avec la soie d’une brise de mer qui caresse la peau, boire le soleil doucement comme un lait d’or. – il y en aurait des myriades d’aussi brillantes à citer mais que ces infimes parcelles suffisent à vous conduire à ce roman… lequel, donc, ne raconte pas une histoire mais retrace un chemin, à la fois spatial puisque voyages et périples il y a, et spirituel : de ce regard grand ouvert sur le monde le narrateur garde toujours une part qui plonge au fond de lui…
Marc Austère, cinéaste, est arrivé à un point de sa vie où la necessité de la contemplation immobile, après des années à traquer l’insaisissable à travers l’objectif de sa caméra, se pose en lui comme un oiseau sur la branche qui rejoint son nid. Il regarde et semble boire l’univers de tous ses sens – parfums, caresses venteuses, bruissements de feuilles et d’ailes, fusions des couleurs – puis se souvient. D’abord l’enfance, et Amélie guettée à la fenêtre. Puis la mort de Michel, le départ pour le Sénégal et, ensuite, pêle-mêle au gré des surgissements mémoriels, les petits boulots, l’engagement comme marin, les films tournés aux mille coins du monde… Tout au long de ces souvenirs viennent s’agréger en un chapelet composite des récits enchâssés recueillis au fil des rencontres : morceaux de vie des amis proches, Jo, Michel, Diego, Amélie… puis ceux que lui rapportent ces êtres croisés au détour d’une détresse partagée : Lazslo le soûlographe, Marcia le travesti et son amour impossible pour Ange, Maïmouna la Peule… Ces rencontres émouvantes, festonnées d’un érotisme cru – le sexe, la jouissance et les caresses ne s’embarrassent pas d’euphémismes – mais jamais grossier et prompt à se teinter de poésie, mères de tant de bribes d’histoires, sont au fond les multiples pièces sans lesquelles le narrateur ne serait pas tel qu’il est :
J’allais dans ma lanterne magique faire défiler en accéleré toutes ces vies accumulées comme un trésor et parmi lesquelles je cherchais vainement la mienne.
Mais l’on se doute que la réponse est ailleurs que dans ces films – dans ce livre peut-être qui est aussi la lettre que le narrateur peut enfin écrire au monde. L’on ne manquera pas de remarquer qu’en dépit du nom, Marc Austère, qui marque la distance entre l’auteur et le narratuer, les deux postures sont souvent brouillées : l’un et l’autre sont rochellais, cinéastes, grands voyageurs… Mais ce n’est qu’un flou parmi tous ceux que distille le roman.
Par-delà les senteurs de terres brûlées de soleil et de navires lavés d’embruns, de rues misérables empoussiérées et d’étoffes encore tièdes d’un épiderme chéri, sont ici déclinées toutes les acceptions du mot « voyage » – le vrai, de pays en pays, puis le vagabondage de souvenirs en oublis résurgents, l’errance littéraire de livres en livres, cinématographique de films en films, les pérégrinations humaines, de rencontres fugaces en amitiés nouées ad vitam æternam et, bien sûr, l’ivresse des sens, de tous les sens… Écrit d’un style lui aussi voyageur, allant de la séquence métaphorique aux dialogues un rien triviaux en passant par les allusions érotiques les plus crues, ce roman ouvre des appétits d’horizons lointains – comment, après avoir fermé le livre, peut-on ne pas rêver du Chili, de l’Afrique, des déserts et des océans ? Ne pas avoir envie d’aller voir l’Amazonie, ou la canopée se gonfler d’une vie de mer sombre que seul donne le vent de la montagne ?
Les Dames de nage est aussi une invite au voyage intérieur, à l’exploration intime de ses émotions, de ses peurs, de ses aversions – de ses fantômes et de ses démons, de ses véritables priorités dans la vie. Et une incitation à lire tous les poètes dont il est question au fil des pages s’ils ne sont pas encore inscrits à son panthéon personnel – incitation, surtout, à aller vers l’Autre et lui tendre un peu de son cœur. C’est un roman qui donne soif d’ailleurs – de tous les ailleurs, tinssent-ils dans l’éclat d’un miroir brisé qui a reflété une image aimée, ou dans le regard appuyé de qui l’on vient d’écouter rire ou pleurer.
isabelle roche
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Bernard Giraudeau, Les Dames de nage, Métailié, mai 2007, 250 p. – 17,00 €. |
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