Carlos Liscano, Souvenirs de la guerre récente
Ici, une liberté surgit de l’expérience carcérale : celle des Anciens, un stoïcisme à l’épreuve des douleurs et des stupidités du monde comme il va
Embarqués
Quel chemin parcouru par l’Humanité de Byzance à Montevideo, du VIe au XXIe siècle, de Boèce à Carlos Liscano, de Consolation de la philosophie à Souvenirs de la guerre récente ! Pourtant, deux hommes ont souffert et hypostasié la prison comme lieu où naît l’écriture et refusé de déplorer une peine qu’ils savaient infinie. Chaque homme dans sa nuit, sachant l’inanité du partage de l’expérience, a suivi sa voie. Nous lisons ces Souvenirs de la guerre récente, troublés de vérifier ce qu’enseigne l’histoire littéraire universelle : la littérature toujours est tentative de sortie de la prison du réel – nul écrivain véritable n’y milite jamais, la vocifération comme la colère cessent à l’instant où l’œuvre exige de jaillir, expérience intérieure dont le XXe siècle hélas perdit, principalement en France, le secret. Liscano ne nous offre ni un Gala des Vaches ou un Voyage au bout de la nuit, mais un Homme pour Homme. Nul ne saurait faire que ce qui a été n’ait pas été, comme aucune recrue ne pourra revenir chez sa femme ni compatir à sa peine. Intransmissible l’expérience, imprescriptible l’absence. L’aliénation pourtant se fait douceur au cœur de l’homme : seuls les petits bourgeois criaillent ! À rebours de ce que nous lûmes au sujet des horreurs de la guerre et de la prison, ce livre comme un ascenseur de verre d’où le lecteur contemple le ciel sachant qu’il descend sous la terre. Au-dessus des toits, le ciel… Un azur, vidé de dieux et de signification, où l’homme découvre dans l’insignifiance de sa condition sa place de vivant parmi les créatures.
L’expérience carcérale est ici présentée à la manière de celle dont Buzzati usa au Désert des Tartares : un homme est consigné dans un camp militaire, en l’attente d’une guerre qui ne viendra jamais et qu’à la différence du héros italien, il ne souhaite ni n’espère, devenu l’attente même, aliéné à la situation comme Prométhée demeura à son fameux rocher, certain que Vulcain, dieu infirme, jeté du ciel sur la terre, patron des artisans, va entrer qui brisera sa chaîne. Le nom de cet artisanat quand Vénus par contrainte s’y mêle ? La chose littéraire. Ici invisibles, le labeur, le bâti, aucun effet de manche, de lyrisme pas davantage : une succession de phrases simples et claires, courtes et précises comme un procès-verbal, phrases qui jamais ne swingent ou ne jazzent, ne chantent même pas, mais par leur répétition, la précision du vocabulaire, l’emploi magistral de verbes d’action au cœur de l’inaction suprême, la sérieuse ironie qu’elles inventent, adoucissent les jours de notre vie.
Jour après jour, semaine après semaine, mois et décennie après l’autre, le narrateur garde un rocher, ramasse du crottin, traduit des notices de véhicules de montagne ou de mobilier de bord de mer… Ainsi passent les jours de notre vie, ainsi auraient sans doute passé ceux de Carlos Liscano mathématicien si, un matin de 1972, le régime militaire ne l’avait, pour treize ans, retranché du monde des vivants, conduit au pénitencier de Libertad pour dissidence. Le miracle du livre tient à ce qu’à genoux un mécréant remercie, surtout que l’écriture, contre toute raison métamorphose l’ironie du nom Libertad en réalité ! Pour nous, qui doutons du mystère de la transfiguration, celui du vin en sang et du pain en viande, comme de l’étincelle divine apparue sur la terre, ce livre constitue une merveilleuse surprise. À Auschwitz, le prétendu travail ne libéra les survivants que de l’humanité, les façonnant zombies, quand ici une liberté surgit, celle des Anciens, la sagesse que Boèce hérita de Sénèque, un stoïcisme à l’épreuve des douleurs et des stupidités du monde comme il va. Elle nous crie : Homme, soumets-toi ! Et cette soumission n’a rien d’héroïque, étant souverain bien. En son absence, la douleur redoublerait. Rien d’ironique encore. En son absence, nous serions morts.
Le temple que le Moderne édifie n’a que peu de rapport formel avec celui sur lequel le philosophe antique reposait, certain du dénouement ! Cet écart permet d’arpenter le chemin accompli en quelques siècles par l’Humanité. Peu de route et pourtant tellement longue !
À l’harmonie primitive répond l’ordre bureaucratique, au retour des saisons le flux lent des jours étals. Les métaphores aussi ont changé de nature. Plus d’Empire comparé à un navire, exeunt salut à la voûte céleste et déclinaison des planètes, le ciel semble vidé et le monde minéral, les hommes, livrés au délaissement tempéré par la seule bureaucratie, le donneur d’ordre toujours demeurant invisible, les hommes doivent à leur seule ruse, intelligence ou force s’en remettre. Le vieux monde sait le nom de cette ultime métamorphose, elle s’appelle tragédie de la culture. À l’otium studiosum de Boèce, Liscano substitue, l’époque en est la cause, la tentative de domestiquer la nature, l’art mineur des jardins. Un jardin ? Quelques centimètres carrés offerts à chaque recrue devant sa tente, quelques centimètres carrés arrachés à la pesanteur des jours, livrés à l’imaginaire. De la vie passée, un détail échappé à l’indifférence des jours, une tortue, un organisme vivant sous carapace d’une vie aussi végétative qu’est la sienne à présent, prend une importance considérable. Le jour où ordre fut donné de détruire ces merveilleux jardins, le narrateur cessa de se considérer comme un contemporain, un acteur, un figurant du camp métaphore de la vie. Pourtant, son retour parmi les siens s’avéra impossible, tant il est vrai que La réalité se brode au treillis des sonneries ! Qu’il n’existe en définitive aucune différence entre le réel et l’irréel, l’accompli et l’inaccompli : Les nouveaux faisaient déjà partie de l’Unité, leur absence faisait partie de la vie du camps.
Par ce geste souverain, Liscano abolit toute distance temporelle entre le VIe et le XXIe siècle, aux brutes et aux bourreaux infligeant la seule défaite qui vaille, celle des armes de l’esprit.
À lire pour l’humilité du geste, l’un d’eux, après Kafka, Buzzati, dans la cohorte de ceux qui savent quelle terrible douceur engendre l’aliénation, comment une vie décolorée, lavée à l’eau de l’oppression, se repeint par contraste de la plénitude de mille riens, comme l’aliénation nous modèle et comme nous n’y échapperons pas, quelque caractère que l’on ait. Pour lui, l’incarcération, en dépit de son caractère tragique, fut une école du sens comme la torture, hier, transforma un intellectuel romain en bienheureux.
À lire, les jours où le fardeau de la vie, à nos cœurs blasés de mille songes creux, se fait trop lourd, afin de nous souvenir toujours de notre condition de dissous en puissance, d’embarqués sur des mers, des lacs et des fleuves que rarement nous choisîmes et qu’en chemin, au hasard d’une escale ou d’une vague, nous découvrons fertiles.
À lire, comme on relit le chant de l’Ecclésiaste, le refrain pascalien de l’ « embarqué », responsabilité illimitée : homme, je suis venu, j’ai souffert, résisté, vaincu le mal par un sourire, de moi, mes fils pourront dire et après eux les fils de mes fils, j’ai réenchanté le monde par l’exemple.
NB – Découvrez sur Le Littéraire un entretien avec Carlos Liscano et ses deux livres précédents parus chez Belfond : La Route d’Ithaque et Le Fourgon des fous [NdR].
s. vajda
![]() |
||
|
Carlos Liscano, Souvenirs de la guerre récente (traduit par Jean-Marie Saint-Lu), Belfond, février 2007, 159 p. – 17,50 €. |
||
