Claude Pujade-Renaud, Le Désert de la grâce
Lire Le Désert de la grâce, découvir Port-Royal à travers une belle polyphonie féminine, puis revenir vers Pascal et Racine
Si l’on annonce d’entrée de jeu que sont réunis ici quelques sympathisants port-royalistes qui, entre janvier 1712 et l’automne 1719, vont raconter l’histoire de l’abbaye de Port-Royal-des-Champs à travers les efforts qu’ils déploient pour réunir les archives de ce couvent de femmes à la règle très stricte, haut lieu du jansénisme, qui fut l’objet de sanctions incessantes de la part des autorités royale et papale, et dont les bâtimens furent rasés par Louis XIV après qu’il en eut chassé les dernières moniales en 1709, l’on incite à penser qu’il s’agit d’un roman historique. Certes l’Histoire est là, et avec elle des personnages authentiques. Mais ce n’est pas elle qui fonde le récit, ce sont les bouleversements émotionnels qu’elle provoque chez les êtres ; les faits sont moins racontés qu’évoqués par les différents protagonistes participant au récit.
Le Désert de la grâce est un roman de paroles – de prises de paroles multiples et diverses, qui en outre ne se bornent pas à raconter : sentiments et sensations palpitent ; le propos reste extrêmement charnel. Factuelle certes et attachée à évoquer les événements avec précision, l’écriture ravive surtout le ressenti des personnages appelés par la romancière, qu’il soit question de foi, de dévouement à Dieu, d’amour filial – de colère ou de rancœur. Ce sont moins des faits qui émergent du roman que des femmes, d’étonnantes figures féminines vibrantes de vie.
Démultipliant les voix, Claude Pujade-Renaud procède par récits enchâssés, se feuilletant en plusieurs époques, selon deux axes narratifs, l’un courant de 1712 à 1719, puis un second louvoyant autour de celui-ci, par virées intermittentes dans un passé à lui antérieur – 1161, 1656…
Tout commence au coin d’un feu : Claude Dodart, médecin, raconte à Françoise de Joncoux l’exhumation des derniers corps enterrés à Port-Royal. De fil en aiguille, l’histoire de l’abbaye va s’égrener, et les histoires individuelles se dire…
Ce roman intimiste prend une nuance particulière grâce à la manière originale et subtile dont a usé Claude Pujade-Renaud pour rendre vivant le contexte historique tout en se focalisant sur les sensations et les élans intérieurs de ses personnages. Elle parvient à cela en privilégiant la transcription de la parole selon tous les modes possibles dans un récit : monologues intérieurs, dialogues marqués typographiquement ou fondus dans l’énoncé narratif, passages au style indirect libre, récit « à la première personne »… Cette diversité, associée à la multiplicité des instances narratives, crée une polyphonie harmonieuse aux reflets moirés, pareille à une eau vive, qui donne au roman, de bout en bout, une texture changeante.
Ces bruissements, ces murmures, orchestrés avec une infinie subtilité par Claude Pujade-Renaud, sont à l’image de l’une des héroïnes, Françoise de Joncoux dite « L’Invisible »…. Cheville ouvrière de la survivance de Port-Royal malgré les persécutions, tout occupée à rassembler et classer les documents venus de l’abbaye, à assurer les échanges entre jansénistes exilés et sympathisants restés en France, elle n’est perçue qu’à travers ses actes et entendue au fil des dialogues ou des paroles d’autrui – comme si, en effet transparente et n’existant que par la mission qu’elle s’est assignée, elle n’avait pas d’intériorité propre qui valût d’être véhiculée par un « je » plein et entier régissant un récit. C’est, insensiblement, Marie-Catherine Racine qui s’impose comme locuteur clef du roman – à elle revient, d’ailleurs, de clore toutes les bouches et à l’une de ses filles de prononcer le « mot de la fin ». Mais il n’y a à cela rien de surprenant ; creuset de questionnements à propos de son père, elle fraie dans le roman le chemin d’une problématique intime dont l’importance croît au fil des pages : le sempiternel tumulte des relations père-fille.
Une autre interrogation se lève – mais de façon plus subreptice, sous les mots et comme au second, voire au troisième degré : par moments affleure dans ce bruissement choral la mise en abyme ; n’est-ce pas la romancière qui s’interroge par le biais de la voix de Marie-Catherine Racine : Je les ressasse, ces histoires, et ne sais plus très bien qui raconte en moi. ? Et ici encore, cette fois à travers Angélique de Saint-Jean, non plus sur la seule entreprise romanesque que représente Le Désert de la grâce mais sur l’écriture et la transmission en général : Comment expurger l’acte d’écrire de toute vanité ? J’aimerais y parvenir. Malgré moi je cède parfois au plaisir de rythmer une phrase. Que devient, alors, l’intention d’instruire et de témoigner ?
Comme lors de toute lecture, des résurgences intertextuelles s’animent dans l’esprit du lecteur, qui n’engagent que lui et n’ont pas forcément de rapport avec les intentions de l’auteur. Les plus évidentes, ici, renverront aux autres livres de Claude Pujade-Renaud, notamment Chers disparus, où l’on retrouve cette même appropriation intérieure de voix féminines appartenant à des êtres réels. Certains penseront à la vaste fresque zolienne des Rougon-Macquart, initiée pareillement par un chambardement d’ossuaire et s’achevant sur un geste enfantin plein de promesse, signe d’une imperturbable perpétuation. D’autres entendront, probablement, quelque chose de Fahrenheit 451 – le film et le livre – à cause de la lutte obstinée qui s’engage contre une volonté d’éradication de la mémoire… Sans doute d’autres références gisent-elles dans ce beau texte, réceptacle, alors, d’autres mémoires que celle qu’il vise à préserver, plus vagues, présentes en souterrain et variant avec le regard de chaque lecteur. Mais quoi qu’on lise – et les ramifications peuvent être sans fin – on retiendra notamment de ce roman qu’il invite à se (re)plonger dans les œuvres de Racine et de Pascal. Voire à s’intéresser de près aux controverses théologiques autour de la grâce…
Passant tour à tour de la narration classique entrecoupant le récit de dialogues au monologue intérieur, Claude Pujade-Renaud mêle en un poudroiement allusif lettres, mémoires, chroniques évoquées ou lues, rumeurs ou récits colportés, rêveries, supputations, extrapolations répétées à soi-même ou murmurées à d’autres autour d’une tasse de chocolat… Par bribes orales et écrites le roman recompose, outre les événements historiques, une multitude d’histoires intimes et parcellaires, toutes peu ou prou brodées au point de douleur sur la toile confuse de la grande Histoire, tissée de conflits entre autorité royale et pouvoir spirituel.
En douceur, de sa belle écriture sereine qui semble ne jamais se départir d’une sorte de paix intrinsèque quelles que soient les tourmentes décrites – politiques, sentimentales, ou mystiques – Claude Pujade-Renaud se glisse dans ce long cortège de fileuses de mémoire né à Port-Royal, qui a résisté aux persécutions et à l’érosion des années. C’est un peu de cette grâce tant cherchée, et dont il fut tant débattu à Port-Royal, qu’elle transmet dans ce roman. À nous de savoir l’accueillr en nos cœurs.
Lire ici un entretien avec l’auteur.
NB – Il existe une Société des Amis de Port-Royal, dont l’objet est, entre autres, d’aider à la conservation et à la connaissance de tout ce qui touche, d’une manière directe ou indirecte, à Port-Royal : lieux, bâtiments, livres, manuscrits, tableaux, gravures et objets divers (… ) Fondée en 1913, elle est aujourd’hui l’un des prolongements de cette entreprise opiniâtre de sauvegarde de la mémoire si bien narrée par Claude Pujade-Renaud. La Société dispose d’un site internet, à consulter en cliquant ici
isabelle roche
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Claude Pujade-Renaud, Le Désert de la grâce, Actes Sud, août 2007, 280 p. – 19,80 €. |
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