Geoffrey Squires, Pierres Noyées

Geoffrey Squires, Pierres Noyées

Zone limite

Pierres Noyées fut le premier livre de Geoffrey Squires. Quarante ans après sa publication originale, il n’a pas pris une ride. D’un trou de taupe du réel, le poète sort des comètes aux spasmes divers. Influencé par les poètes de la « Black Mountain » (Olson, Creeley, Duncan), il est le digne successeur des grands écrivains irlandais (T. S. Elliott, Joyce, Beckett) d’autant que, comme eux, il propose une écriture de rupture avec la poésie traditionnelle irlandaise.
Partant d’un constat : « comme l’enfance semble déconnectée / et lointaine je me souviens de grands arbres/ et de l’obscurité et d’être porté/ à l’étage. La petite lampe,/ le vent, la neige bloquant l’allée/ grand-mère morte dans la chambre vide »,  l’auteur crée un monde pris entre la dynamique d’un réel âpre et la dimension intime de l’être. Le quotidien est là, dans des lieux tellement de tous les jours qu’ils en deviennent étrangers et creusent un sorte d’absurdité existentielle.
L’apparente insouciance est grevée de ce qui la détruit. Et que les textes, en leur changement de rythmes et de tonalité, passent du réel au rêve, de la nostalgie à l’anticipation n’y change rien. L’auteur se situe dans des zones limites de la conscience du monde aux secrètes lumières noires insolites, aux identités abyssales à deux dimensions : l’une intime, l’autre océanique.

Une transparence passe au suraigu et un fantôme sombre au manteau de braise rend l’ombre encore plus profonde. De lueurs d’ornières ressurgit un réel sauvage mais où l’être trouve une nouvelle dimension près des contrées de l’informe. S’agit-il d’un miroir d’angoisse ? Non. Il s’agit plutôt d’une sorte de nostalgie de l’irréel en chute libre au fil du temps. Tout passe à la rouille du noyau des horloges. L’irrésolu se révèle hors pathos en d’étranges rondes ou châteaux. Reste la lumière obscurément promise en des retours noirs ruminés par le blanc.

jean-paul gavard-perret

Geoffrey Squires, Pierres Noyées, traduit de l’anglais (Irlande) par François Heusbourg, Editions Unes, Vignette de couverture de Robert Groborne, 2015,  136 p. – 21,00 €. 

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