Bernanos, Œuvres romanesques complètes suivi de Dialogues des carmélites
Bernanos reste un écrivain sous-évalué. A tort. Sa pensée et ses œuvres marchent dans le flux du monde et au milieu des choses à la recherche d’une complétude pour les autres comme pour lui. Le romancier a déjoué les apparences du fini non par la magie mais par l’observation, l’attente du déferlement d’une vague qui surgit des profondeurs et qui dans ses créations affronte le mystère du silence. Comme l’écrit Marcel Miracle, Bernanos a « totémisé » le monde dans des livres dont il n’a eu cesse de modifier les versions : on pense à Un crime et à Un mauvais rêve par exemple.
C’est pourquoi, après une première publication en 1961, la Pléiade propose une nouvelle édition des Œuvres romanesques. Leur apparat critique (euphémisme) est inédit de même que les « économies » des versions. Elles sont augmentées dans la section « En marge » des repentirs et des révisions du créateur. Il faut donc saluer ce travail éditorial, ses hypothèses scientifiques et son souci de rassembler les pierres jusque-là manquantes.
Bernanos transparaît dans les spéculations de son imaginaire, de sa quête qui ressemble parfois à une enquête filée. D’un hier dont il confirme la fin, l’auteur annonce l’histoire humaine dans laquelle la pensée demeure douloureuse mais tente de porter secours aux êtres. Bernanos en évalue l’énigme, l’abîme et la lumière noire que ses textes font vibrer.
Ses romans restent remplis des échos du bruit mystérieux de l’univers. Y vivent des « marchandises » du monde comme les métaphysiques : leurs dockers et grutiers s’y prennent parfois les pieds. Quant au commun des mortels – moins statiques qu’on ne le pense -, ils font ce qu’ils peuvent même si leur crime est loin d’être parfait. Bernanos reste à l’écoute du monde qui crépite sans jouer les sages. En limier toujours fin face à ce qui se dérobe sur la terre comme au ciel, il exploite toutes sortes d’événements affectifs ou sociaux afin de provoquer des dépaysements particuliers. Ils troublent encore aujourd’hui la cervelle. C’est pourquoi le romancier trop oublié doit être lu ou relu. Sous des apparences trompeuses, il refuse le renoncement et la défaite. Le tout sans la moindre illusion sur des victoires potentielles.
L’empirisme de l’auteur de Sous le soleil de Satan tient à sa lucidité. Elle possède de multiples façons de prêter un sens neuf aux évènements afin qu’en jaillisse ce qui ne se pensait pas a priori. Dans de telles épreuves de conscience, au lieu d’opter pour le soleil ou pour la pluie, Bernanos saisit l’arc-en-ciel qui décompose la lumière et dont le sommet est toujours plus haut que l’orage. Jamais l’auteur ne se laisse cerner par les faits qu’il aborde. Mais il ne tombe pas pour autant dans des spéculations spécieuses ou de prétentieuses élucubrations où s’enchevêtreraient de laiteuses mystiques. Animé d’une extraordinaire liberté vis-à-vis du réel, il reste singulièrement fécond. Il vainc l’empêchement comme l’étrange pauvreté des êtres – habités ou perdus.
Jamais asservi à ses « outils » et dans la fureur avec laquelle il empoigne les mots, les images et les savoirs, Bernanos oppose aux images et aux écrits une stratégie qui en dénonce les vanités. Ses romans dégagent d’une imagerie de routine l’évidence quotidienne trop souvent maquillée grossièrement. De telles fictions demeurent décisives là où demeure toujours un certain goût pour le mystère. Mais il n’est donné qu’à quelques créateurs importants de prendre les éléments de leur élaboration aussi près que possible de l’ « objet littéraire » à réaliser. Bernanos, en tenant pour réel le fait romanesque, appartient à ce gotha. Il satisfait le double sentiment humain : celui d’un certain « merveilleux » et celui de la vérité.
jean-paul gavard-perret
Bernanos, Œuvres romanesques complètes suivi de Dialogues des carmélites, Tome 1 et 2, coll. Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, Paris, 2015, 2672 p. – 55,00 €.
