Geneviève Huttin, Ecrire malgré nous (1951 – 1968)

Geneviève Huttin, Ecrire malgré nous (1951 – 1968)

« Vertes » années

Une nouvelle fois Geneviève Huttin étonne. Elle propose une sorte de journal intime sidérant à plus d’un titre. D’abord au « je » égotique, l’auteure préfère toutes les autres sujets : tu, il, nous, vous, ils voire le neutre. Manière de faire écho à un de ses personnages et de ne pas pratiquer le « je » « soit « parce qu’elle n’avait pas de choses extraordinaires à vous dire, soit qu’elle préférât n’avoir rien vu ». Ce qui est d’ailleurs incomplet. Faute d’avoir tout vu ; elle comprend pas mal de choses.
Elle ne s’étend jamais sur l’anecdotique pour mieux rentrer dans l’épaisseur de la précision et s’éloigner des dichotomies faciles. Une formule (qui ne cherche pas à en être une) telle que « Les beaux-parents abusifs avaient résisté » suffit à faire comprendre le fond des affaires. Et c’est ce qu’on ne pardonnait pas à une (déjà) sacrée gamine dont « on » (pour éviter trop de précision et laisser au lecteur apprécier le récit) veut confisquer le destin. De fait, ce livre est celui des entraves premières jusqu’à l’entrée de ce qu’on pourrait appeler la fin de l’innocence. Même si ce mot ne convient pas vraiment tant, dupe de tout, Geneviève Huttin n’était déjà dupe de rien.

Celle qui en tant que fille n ‘est pas dans la filiation – puisque jusque dans un temps récent seuls « les hommes se transmettent le sens même de la filiation entre eux comme ils reproduisent le nom, les normes et la loi et les femmes suivent la loi de l’échange , ne porteront pas le nom, le nom ne leur est pas confié » – hérite d’un sens interdit et d’une histoire, « honteuse ou ambiguë, malheureuse, et son contraire : une résistance en creux », non proclamée par le père pour ne pas porter atteinte aux « autres ».
Revenant sur ce passé « empiété », Geneviève Hutin en découd avec le même comme avec l’altérité par insertions aussi précises que délicates dans l’extraction de traces sans jamais que le chagrin n’en dépasse, entre saccages et aboulies, mythologie personnelle ou générale. Elle sait s’en extraire comme elle en fait jaillir l’essence en évitant les comptes à rendre, les moisissures, les injustices. L’auteure ne les cache pas mais ne cesse de passer outre. D’où la force d’un récit placé au sein de zones d’instabilités découpées en six temps et une forme d’addenda qui d’une certaine manière donne la clé du livre.

Sa respiration reste primordiale là où tout pourrait paraître étouffant. On imagine une Annie Ernaux ou une Christine Angot vaquer dans un tel magma… Geneviève Huttin fait, elle, preuve d’intelligence et d’élégance là où d’autres feraient leur miel et où tout aurait pu se presser en sirop ou vomissure. En lieu et place, il existe dans ce texte la plus haute littérature.

jean-paul gavard-perret

Geneviève Huttin,  Ecrire malgré nous (1951 – 1968),  Passages d’encres, coll. Trait Court, Guern, 2016, 32 p. – 5,00 €.

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