Gabriele Calvisi & Roberto Deidda, Erranti per le lente gallerie smarriti nel oblio
Tout ce qui restee
Relatif à un passé vécu il y a plus de quarante ans, dans ce livre de photos (accompagnées du texte de Robetrto Deidda), Calvisi dit avoir « opté pour un raccourci ». Mais c’est bien plus : se dégageant des genres (histoire, artistique, essai ou roman), il va bien plus haut et profond. Même si, dit Calvisi, à l’origine l’idée était « confuse, comme lorsqu’un souvenir surgit comme un éclair, parmi les souvenirs inconstants et les mémoires d’oubli. Je voulais qu’il ait un élan poétique, qu’il soit un hommage aux mineurs et aux travailleuses, qu’il palpite d’une douce mélancolie et d’une nostalgie poignante pour toutes les personnes qui n’étaient plus là avec qui nous avions ri et souffert, comme si leurs absences étaient visibles à nos cœurs. ». Et ce livre devient une évocation aussi parfaite.
Portraits, intérieurs, extérieurs, rouille, machines, moisissures, ombres, abandons, bouteilles, dossiers, repas extrêmement tristes ouvrent un spectacle de la désolation effectuée par l’épreuve du temps.
Retrouvant des personnes de l’expérience de la mine en Sardaigne (cadre du livre), chaque lecteur et regardeur retrouve ce qui est arrivé tant sur le plan de l’histoire mais aussi sur ses projections, politiques, sociales et culturelles plus avortées que réussies.
Ici, le présent photographié (et illustré par les mots) donne un sens à ce passé. Et quoique « muets », de tels clichés évoquent ce que les mots ne disent pas. Jaillit une émotion surprenante par la magie de telles prises qui évoquent, par leurs couleurs discrètes mais admirablement choisies, la solitude, une poétique des ruines et des scènes de vide dont beaucoup d’« acteurs » ont disparu.
Paysages, visages, regards, restent donc les les témoins poétiques, désolés, chargés d’une reconnaissance en des trajectoires du déclin, d’abandon, de trahison des promesses. Mais ici, les battus, exploités sont pourtant remplis de dignité et ont donné sans le savoir une période de démocratie, de droits dans laquelle la Sardaigne a grandi.
La période fut difficile même si la souffrance fut vécue lors de certains moments cruciaux de l’histoire de cette mine. Demeurent les Errants « dans les lentes galeries, perdus dans l’oubli », mais jaillit ce qui reste encore. Gabriele Calvisi saisit ce que la matière pense d’elle-même et comment elle peut se réduire à des états épars et diffus. La mine vit sa puissance muette, anéantie inactivée, et qui s’accorde à ses propriétés négatives. Elle semble presque sans épaisseur, sans forme, sans couleur mais le photographe lui assigne une noblesse quand elle est devenue objet d’indistinction et destituée de ses attributs. Le photographe le contraint de n’être pas qu’une extinction de lui-même.
Certes, le lieu, ses périphéries, ses témoins se transforment. De telles présences deviennent par principe instables et par nature impalpables. Elles n’ont que leur propre mouvement pour être, n’ont que la forme qu’elles déploient ou rétractent. Les paysages fantômes sont changeants et leurs limites fragiles. Poussières, lambeaux, ruines industrielles affectent ses volumes. Leurs bords mêmes sont incertains, sans cesse remodelés, brouillés par l’abrasion du temps.
Mais ici de telles photos restent des corps à vif en diverses taxinomies. Bref, un tel livre est perspicace et poignant. Hors de leur noblesse du passé reste un dynamisme propre dans l’étrange incertitude de leur réalité qui devient une quasi irréalité. Elle semble peser le douloureux et tragique du passé sous le poids de l’informe auquel un tel poète des images donne la beauté.
jean-paul gavard-perret
Gabriele Calvisi & Roberto Deidda, Erranti per le lente gallerie smarriti nel oblio, Editzioni IsolaPalma, 2025, 280 p. – 40,00 €.