Friederike Mayröcker, Le crève-cœur des choses
Retenue
Il est difficile de rendre compte d’un tel livre où se déroule la pensée d’une femme près de sa vieillesse et qui se « prépare à une longue vie, qui se souhaite une longue vie » où l’auteure use (sans abuser) de répétitions qui ouvrent à la perplexité. « J’ai l’impression, je ne suis présente et en vie qu’à travers le contemplé, cette optique insensée ! », écrit celle dont le portrait est introspectif mais où sa conscience semble ne plus saisir par sa pensée, ne cessant de tout oublier et de se déposséder d’elle-même – même si elle en appelle à ses proches pour recouvrer sa connaissance. Le tout dans une forme de négation de son œuvre et en soulignant, comme si les choses le lui feraient encore comprendre, « que tout ce que j’avais jamais écrit n’était rien, quelque chose d’absolument vide, insignifiant, inexistant. »
Toutefois, pour elle, écrire revient à sortir de la pure négativité – quoique incapable de faire autre chose que de s’adonner à son travail d’écriture là où, écrit-elle, « mon œuvre littéraire naît de l’absence de parole » mais où pourtant jaillit un « ça vient » selon des phrases sorties d’elles-mêmes et sans concessions, non parfois sans humour et dérision.
A travers ce titre, Friederike Mayröcker, conserve le mot nature et vivant dans tout ce qui travaille en une espèce d’invisibilité, la poésie bien entendu, mais le monde en cet « esse est percipi » dans un tel éclairage indispensable, indissociable du déchiffrement de l’intime et le rapport au corps. Observatrice très attentive de tout, elle ne se paie pas de mots. En ce qui la travaille dans une espèce d’invisibilité, sa poésie n’a pas vocation à répondre, à commenter, redoubler l’actualité.
Le rapport entre esthétique et éthique engage toute sa personne là où une approche journalistique de la littérature est remplacée par une « éditorialisation » de la poésie. Friederike Mayröcker engage toute sa personne là où, d’une certaine manière, sa poésie cède à son urgence mais non à sa liquidation. Là où la créatrice, en sa solitude, se coltine à elle-même et aux autres.
jean-paul gavard-perret
Friederike Mayröcker, Le crève-cœur des choses, traduit de l’allemand par Anne Kubler, Atelier de l’agneau, collection « Transfert », 2025, 123 p. – 22,00 €.