François Hartog, Croire en l’histoire

François Hartog, Croire en l’histoire

François Hartog, l’inquiétude historienne d’un guetteur du temps

Cette inquiétude, François Hartog la revendique. Comme il le souligne dans le livre d’entretiens qui vient d’être publié par les éditions Flammarion : « Ce mot d’inquiétude, au sens premier, inquies, désigne celui qui ne peut pas rester en repos, immobile, au contraire de celui qui s’assoupit, s’installe dans sa discipline et ses routines, dont la curiosité baisse et la vigilance faiblit. » L’inquiétude de l’historien n’est pas celle du prophète, ni celle du devin catastrophiste, mais elle est celle d’un homme de métier, attentif et ouvert. L’historien n’est pas un homme aux abois – surtout pas aux abois médiatiques ; c’est un homme aux aguets. Que guette François Hartog ?
C’est assez simple : cet historien, spécialiste de Hérodote, enseignant chercheur à l’EHESS, est depuis près de 20 ans attentif au rapport qu’entretiennent les sociétés avec le temps. Pour identifier ce rapport, il a inventé un instrument : le régime d’historicité. En 2003 paraissait son ouvrage Régimes d’historicité, Présentisme et expériences du temps republié depuis et mis à jour en édition de poche en 2012. Le concept central de régime d’historicité a rencontré estime et succès, a suscité de nombreux débats, s’est diffusé tant en France qu’à l’étranger et s’est trouvé mobilisé dans de nombreux champs disciplinaires autres que l’histoire. Concept ouvert et opérant, le régime d’historicité permet de comprendre comment s’articulent passé, présent et futur. Le concept trace sa route et est certainement amené à faire une grande carrière, peut-être loin de son auteur. Pendant ce temps, François Hartog poursuit son questionnement, livre après livre. Et nos rapports au temps s’éclairent.

La société occidentale actuelle est marquée par un rapport particulier que François Hartog nomme le présentisme, qui se caractérise autant par une crise du futur (peut-on réellement continuer à croire en un futur ?) que par une crise du passé (le passé lui non plus ne peut guère nous servir de guide). Le présent occupe donc tout le champ et les symptômes de ce présentisme peuvent être par exemple l’extrême patrimonialisation et ses différents modes de restauration et de préservation, comme l’obsession mémorielle actuelle. Mémoire et Patrimoine actualisent un passé et font de notre futur, un futur figé. Et l’histoire dans tout cela ?
Justement, dans son dernier ouvrage, Croire en l’histoire,  François Hartog revient sur la place et le rôle de l’histoire dans nos rapports au temps. L’histoire, celle qui se fait et celle qui se dit : que nous dit-elle justement? Que peut-elle nous proposer? A la fois science, action et écriture, l’Histoire qui « a été un des noms « carrefour » sinon le concept cardinal autour duquel s’est affirmé le croyable des deux derniers siècles » a désormais perdu son grand H, sa grande hache comme l’écrivait Georges Perec. L’Histoire, force de loi, force de droit, n’est plus. L’histoire ne peut plus servir de concept moderne. Que peut-elle aujourd’hui nous proposer? Comment peut-elle se formuler, se faire, bousculée qu’elle est, elle aussi, par le présentisme? Assiste-t-on à une histoire désorientée? Déjà en 1987, François Dosse évoquait une « histoire en miettes »… Aujourd’hui, dans l’espace public, Mnêmosunê a supplanté Clio.

Dans son livre, François Hartog revient, sans prétention exhaustive mais en s’appuyant sur des références précises et variées, sur les redéfinitions et questionnements auxquels l’histoire des deux derniers siècles a été confrontée. La croyance en une histoire en marche, évidente, n’a pas empêché une montée des doutes, une remise en cause. La formule de Paul Ricoeur  : « l’inquiétante étrangeté de l’histoire » permet de poser la question, presque originelle, du positionnement de l’histoire en tant que discours qui, pourtant, ne peut être réduite à un simple discours, marquée qu’elle est par un authentique « contrat de vérité ». Ni poétique, ni rhétorique, prise et touchée par l’une et par l’autre, l’histoire a dû prendre sa place, marquer son territoire, tout en redéfinissant en permanence ses frontières. C’est l’histoire pharmakon, remède et poison tout à la fois, qui explique et « justifie ce que l’on veut » selon Paul Valery, qui sert la mémoire sans en être pourtant. « Ayant l’absence pour raison d’être, elle s’écrit en prenant la place de ce qui n’est plus ». Tantôt arrogante, tantôt réduite, l’histoire, qu’elle soit celle des écrivains, ou celle des historiens, est tissée par le temps, par son expérience. Il y a là matière, savoir. Histoire des civilisations un jour. Mondialisation aujourd’hui.

Alors le constat n’est pas amer, il est plutôt prometteur, et exigeant. « Histoire est au fond, ce nom venu de loin qu’on a élu pour réunir et faire tenir ensemble les trois dimensions du passé, du présent et du futur. (…) Une fois lancé, avec Hérodote, le nom a pris et n’a cessé d’être repris, corrigé, modifié, amplifié, loué, encensé, moqué, dénigré, récusé, etc. mais toujours, il est demeuré là : immédiatement disponible. » C’est sa force, sa faiblesse.
Enrichi par la lecture des ouvrages de François Hartog, l’on prend la mesure de l’importance du questionnement historiographique : l’histoire est heureusement mise en demeure de se poser des questions sur elle-même. La penser permet un surcroît d’intelligibilité, de cerner les rapports avec l’autre (Le miroir d’Hérodote) et de tenir « face au vent » (Lucien Febvre). Penser le temps pour mieux éclairer et orienter. Le titre du livre d’entretiens évoqué supra se nomme La Chambre de veille : c’est une pièce de marine dans les bateaux et les phares où sont entreposés les cartes et le carnet de bord. Lieu fermé, et informé ; c’est là où ce que l’on a vu, où ce que l’on va voir trouve son nom.
Alors croire en l’histoire, peut-être pas, peut-être plus, mais croire à l’histoire, sûrement.

camille aranyossy

François Hartog, Croire en l’histoire, Flammarion, février 2013, 312 p. – 21,00 €.

Laisser un commentaire