Boubeker Hamsi & Nadia Agsous, Réminiscences
Comme l’explique clairement la préface de ce petit livre, la main ( «Afous» en berbère) désigne cet « organe essentiel qui représente le point de convergence de tous les sentiments, charge émotionnelle, états d’âme, la joie comme la souffrance. Dans les traditions sociales, Afous est à la fois le symbole de la fraternité et le pouvoir protecteur. C’est la main qui donne, sème, caresse, frappe en giflant. Elle est capable du meilleur et du pire parce qu’elle peut donner la vie ou la mort. » Un ensemble de caractéristiques que le peintre Hamsi, démentant l’adage bien connu : « jeux de mains, jeu de vilains », a mis en avant dans le cadre d’un opération internationale en faveur de la paix née en 1994 à Bruxelles et initiée par l’artiste . « La main ouverte, symbole universel d’accueil, d’amitié et de solidarité, souligne le site de l’artiste peintre naturalisé belge, est devenue ainsi à travers les innombrables ateliers et expositions qui se sont succédé depuis lors, un support graphique dont la signification est accessible à tous, petits et grands, personnes âgées ou handicapées, de tous pays, de toutes cultures. Après l’organisation sur le thème des droits humains, du respect de l’autre et de la non-violence, chaque participant est invité à enrichir l’empreinte de sa propre main d’un dessin et d’un message de paix et de tolérance. » La main devient ainsi pour Hamsi ce qu’est le visage pour Lévinas : un suport éthique que nul ne saurait abolir sans porter atteinte à l’essence de l’humanité même.
C’est donc sur certaines de ses mains que viennent se greffer les textes de Nadia Agsous, connue au litteraire.com pour ses chroniques sur la littérature et la culture alégriennes – entre autres – ; des textes tantôt en vers tantôt en prose qui se veulent comme l’écho symbolique ( qu’on suppose a priori imaginé par la poétesse) destiné à faire parler ces mains depuis un topos déterminé. Nadia Agsous choisit celui du lien de l’artiste au monde, de l’érotisme, des emprisonnements et des sortilèges familiaux, de la guerre omniprésente et, surtout, de la volonté de libération de la femme. Autant dire des thèmes parfois polémiques, rappelant à juste titre que la main qui caresse peut aussi être celle qui gifle.
Le tout « délivre » ainsi des « réminiscenses », soit ces figures du « ressouvenir » dont parle Platon dans l’antiquité grecque et qui souligne, manière de madeleine proustienne, le retour du sujet au pays de l’origine (de l’enfance donc), la découverte de la vérité enfouie au tréfonds de soi et qui sera rendue accessible, enfin, par la maïeutique de ceux qui savent nous interroger pour nous amener au-delà des apparences.
L’intérêt de l’ouvrage est de permettre de lire les textes et d’apprécier les mains représentées de façon déconnectée, les premiers assumant leur détachement des secondes : la passerelle proposée ici entre littérature et peinture n’a en ce sens rien de forcé ; Nadia Agsous ne « réduit » pas les mains de Hamsi à une interprétation qui confisquerait leur vérité, elle les libère, au contraire, de tout recentrement possible en faisant de chacune d’elle un foyer de convergences dont l’origine serait la Kabylie et la périphérie le monde entier, la littérature transformant ces icônes en miroirs universels. Bien entendu, certains verront peut-être là aussi la limite de l’ouvrage, les textes n’étant pas dédiés à telle oeuvre picturale ou graphique plutôt qu’à telle autre, les fameuses mains, monchromes ou plurichromatiques, n’ayant pas été conçues au regard de tel ou tel texte de l’auteure.
Mais, puisque l’on vous parle de liberté, rien ne contraint après tout ceux qui ne veulent pas se livrer à l’introspection, ou qui ne souhaitent pas entendre le chant de Shah’razade et de l’exil, à s’abîmer dans les surfaces pourtant réfléchissantes qu’on leur tend.
frederic grolleau
Boubeker Hamsi, Nadia Agsous, Réminiscences, éd. Marsa, 2012 , 100 p. – 20, 00 €.
