Florence Grivel & Julien Burri, Ice & Cream
Julien Burri et Florence Grivel proposent une grammaire sans règles par les gâteries qu’ils mettent en scène. Qu’importe si le sucre nous gangrène. Il crée de fait le trop de ventre et de fesses. Mais il suffit de zapper sur l’après pour succomber à l’avalanche de crème glacée d’autant que les deux créateurs nous rappellent de ne plus avoir peur de mourir par ce qui fait du bien. Certes, Burri reste lucide et met en évidence l’ambiguïté des crèmes glacées : « Ce sont des pétards, des bombes puantes, des cornets surprises, des arcs-en-ciel et des aurores boréales ». Placides, nous recevons le plaisir que les formes phalliques ou utérines provoquent par miction de tous les sens : la glace se goûte par le palais, se touche par les yeux. Puis nos lèvres avaleuses ne poussant plus qu’un souffle s’ouvrent à l’aspiration. Elles occupent tout notre espace, arrachent nos scrupules. « Mère ! Mère ! » crions-nous lors de la jouissance suprême. Le froid l’emporte des dents jusqu’au cerveau par effet d’électricité.
Telle est donc la loi de ces prolégomènes au plaisir sexuel. Le buccal rend notre anatomie spatiale. Pour le souligner, Florence Grivel dépose de la couleur « dans un état d’alerte. Alors elle lâche prise et sa main devient intelligente. Sous la caresse de son pinceau, certaines glaces sont tristes, lourdes ou timides ; d’autres s’offrent, épanouies et joyeuses ». Toutes clament, en aquarelles glacées et silencieusement, un accord tacite à la dérive en calcinant notre bloc de gouffre par leur intensité sans distinction de genre. « Ces glaces nous ressemblent. Elles veulent nous faire rire, nous faire peur, nous faire envie. Ce sont des clowns. Et bien sûr, elles sont sexuelles » rappelle Julien Burri.
Et nous voici pour un temps sous hypnose, complices de leur chimie moléculaire en expansion. La bouche lèche, suce, mastique (le biscuit gaufré). Le plaisir est presque complet en elles. Certes, la joie est éphémère mais soudain se libère le cri du fruit de la passion. Par agissement des sphères et de la Chantilly (qui les shampouine), chaque aspiration devient un piège, une capture, une délivrance. L’embrassement glacé se fait syncope : le corps est traité tactilement. Nous gardons un pied sur terre mais l’autre, nous le prenons. L’acte est long ou plus bref. C’est selon. Mais un plaisir d’amour s’y fait en un éclair dans des morceaux de fruits lovés d’onguents glacés sur fond de neige et de pépites en chocolat. La faim n’y a rien à faire. C’est une gourmandise. Elle se mange sans fin.
jean-paul gavard-perret
Florence Grivel & Julien Burri, Ice & Cream, collection so/so, Art&fiction, Lausanne, 2014, 66 p. – 25,00 €, 31,50 CHF