Fédor Dostoïevski « Un sapin de Noël et un mariage » in Premières miniatures
Onzième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe
Pour une présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le onzième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.
Un sapin de Noël et un mariage (Iolka i svad’ba en russe) est le dixième des récits de Fédor Dostoïevski écrit en septembre 1848, extrait des Carnets d’un inconnu et publié dans la revue Les Carnets patriotiques. C’est une nouvelle de seize pages in Premières miniatures, recueil de quatre courts récits, comprenant également Un roman en neuf lettres (Roman v déviani pismakh, 1846), Polzounkov (Polzounkov, 1848) et Le Voleur honnête (Tchésny vor, 1848). La couverture est illustrée d’un détail de Jeune fille en fichu (vers 1830, peinture exposée au Russian museum de Saint-Pétersbourg) de l’artiste russe Alexeï Venetsianov (1780-1847).
Dans Un sapin de Noël et un mariage apparaît pour la troisième fois (après Les Annales de Pétersbourg et Un cœur faible) le fort déplaisant Ioulian Mastakovitch. Ce coup-ci, il est au centre du récit. Personnage principal invité à un sapin de Noël, il observe, d’un air concupiscent et hautement intéressé la fille de ses hôtes, âgée de onze ans.
Celle-ci s’amuse seule dans son coin avec une poupée richement habillée. Elle a reçu les plus jolis présents lors de cette soirée pas comme les autres pour les enfants. La coutume veut en effet que chacun reçoive des cadeaux en rapport avec la place qu’il occupe dans la hiérarchie sociale – ainsi le fils de la gouvernante s’est-il vu offrir un modeste livre sans images.
Rejointe justement par ce petit garçon de son âge, elle s’amuse dans une pièce à l’écart. Notre narrateur, caché, les observe. Il voit arriver Ioulian Mastakovitch, ruminant des pensées mâtinées de sombres calculs. Il murmure que cette fillette a d’ores et déjà une dot de trois cent mille roubles ce qui fera, à coup sûr, cinq cent mille avec les intérêts quand elle sera en âge de se marier. Il entreprend alors de la séduire un peu mais elle lui préfère son jeune compagnon de jeu, qui va alors subir les foudres de l’odieux Ioulian Mastakovitch.
La soirée avance. Notre narrateur observe que le ventripotent Ioulian Mastakovitch est haut placé dans l’estime de ses hôtes alors que lui-même le trouve ridicule. D’ailleurs il ne se prive pas pour lui rire au nez et se montrer fortement malpoli envers lui. On se doute alors que Ioulian Mastakovitch représente, dans la bourgeoisie pétersbourgeoise, tout ce que notre narrateur honnit.
Sur ce, cinq ans passent. Notre narrateur se promène devant l’église de *** et assiste à un mariage entre un petit monsieur tout rond et une belle jeune fille au regard triste. Il reconnaît aussitôt Ioulian Mastakovitch et la fille de ses hôtes, dont le visage est encore tout enfantin et innocent. Des bruits circulent quant au montant de la dot qui s’élèverait… à cinq cent mille roubles. La nouvelle se termine sur ce propos de notre narrateur : Le calcul, n’empêche, il était bon !
Ici encore pointe le Dostoïevski révolté contre les mœurs bourgeoises de Pétersbourg. Il parle de ces mariages forcés et arrangés qui font la puissance d’une famille. Ioulian Mastakovitch, qui a prévu de longue date un mariage intéressé – la petite fille est encore tout innocente à l’époque de sa première rencontre – est incapable de voir la personnalité de celle qu’il convoite. Ne l’attire que la fortune qui l’accompagne. On le voit très bien, arpentant les salons, et faisant son choix selon l’importance d’une dot.
La pauvre demoiselle, à l’inverse, qui n’a pas même seize ans, découvre qu’elle ne peut plus rien attendre de la vie. Ne lui restera alors sûrement, par pur esprit de revanche et de vengeance, qu’à être une de ces femmes présentées dans La Femme d’un autre et le mari sous le lit qui se trouvent un soupirant et amant pour oublier les affres d’une vie sans relief.
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Fédor Dostoïevski « Un sapin de Noël et un mariage » in Premières miniatures (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 455), 2000, 110 p. (29 pour la nouvelle) – 6,00 €. |
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