Entretien 2 avec Stéphane Fière (La promesse de Shangaï)

Entretien 2 avec Stéphane Fière (La promesse de Shangaï)

Une écriture à l’intuition et empreinte de ses expériences personnelles et quotidiennes…

Lire la première partie de l’entretien en cliquant ici

Au moment de l’écriture de votre livre ou une fois le roman écrit, est-ce qu’il a toujours été évident d’envisager de le faire éditer et publier en France ?
Stéphane Fière  :
Écrire un livre, être romancier, est une tâche extrêmement dure et presque vaine. J’ai mis un an à écrire ce livre et on peut très bien avoir passé un an à travailler et obtenir un résultat complètement nul, ou vous pouvez l’envoyer à cinquante éditeurs qui tous, vous le renverraient avec un refus ; il y a donc quelque chose d’extrêmement précaire dans le travail d’écriture d’un roman. À cette époque j’avais beaucoup de disponibilités. Je marchais dans les rues, j’observais, j’emmagasinais des impressions, des odeurs et cela se ressent forcément dans ce roman.
De même pour le vécu que j’ai depuis vingt ans à Shanghai, les études que j’ai poursuivies, un master de sciences politiques et d’économie chinoise à Harvard, ou mon intérêt pour l’histoire de la Chine qui créent cette sorte de terreau qui m’a permis d’écrire ce livre. À l’inverse je n’aurais pas pu écrire l’histoire d’un Japonais par exemple.
L’écrivain est un cuisinier, ses ingrédients sont l’inconscient, son vécu, ses expériences dont il peu se servir un jour ou l’autre pour écrire. Lorsque j’ai commencé à écrire, je ne pensais pas à la publication dans la mesure où il est souvent vain d’écrire, il y a même un peu d’angoisse en cela, je ne me suis donc pas posé cette question.

Il y a au milieu de vos pages certaines phrases qui semblent vous appartenir directement, un peu comme si au travers de votre personnage vous émettiez une opinion sur la Chine regardant l’Occident. Il y a une forme d’humour noir qui semble vous être propre mais qui pourrait aussi bien appartenir à un Chinois, comme cette phrase : « C’est certain, il nous prennent pour des Japonais »… 
Ce qui caractérise les Chinois c’est la conviction de la supériorité de leur civilisation, cette conception a été bouleversée vers 1850 quand l’Occident a fait irruption dans leur monde avec les partages de territoire… etc. Les « barbares occidentaux » étaient plus forts qu’eux et ça a été un véritable cataclysme dans l’inconscient collectif des Chinois, à mon sens, de percevoir qu’ils n’étaient pas les premiers. On peut dire qu’il y a encore aujourd’hui une forme de rancune ou un désir de vengeance, c’est mon interprétation. De 1850 à nos jours les gouvernements successifs ont essayé d’apporter une réponse à cette incursion du monde occidental tout en souhaitant redevenir les premiers. Leurs réponses n’ont pas toujours été efficaces, ils ont essayé d’aborder la modernisation ou même de créer des institutions parlementaires, sans que cela donne les résultats escomptés. Dans les années 20 et 30, le capitalisme étranger a occasionné des rebellions, la guerre civile et ce que l’on sait. La politique de Mao était une forme d’autarcie, de repli sur soi visant à récupérer l’autonomie de la Chine. Depuis 20 ans c’est plutôt la politique de réformes et d’ouverture donc, au contraire, on cherche à apprendre et faire du business avec l’Occident. C’est un peu à double facette car, à mon sens, ils attirent les capitaux et le savoir-faire occidentaux pour les copier mais une fois copiés, l’objectif est de récupérer les marchés en évinçant ceux-ci, puis d’aller vers l’export. C’est mon expérience personnelle qui me fait dire cela car j’ai appris à travailler avec eux et je connais leur méthode et leur façon de penser en matière de business.
La contrefaçon est pour eux quelque chose de valorisant, la politique chinoise me semble plutôt aller dans ce sens-là. On va en Chine pour produire, acheter ou vendre, et au départ les entreprises occidentales ont souvent une grosse part de marché et puis petit à petit cela diminue. Je pense qu’il y a une réelle volonté politique et culturelle derrière tout cela car il semble hors de question de laisser des pans entiers des industries et des services aux étrangers. Il faudrait en prendre davantage conscience peut-être, mais c’est encore une fois ma vision personnelle des choses. Les investisseurs étrangers sont à mon avis dans l’illusion quand ils s’imaginent pouvoir récupérer des parts de marché énormes en Chine.

J’aurais aimé savoir si vous avez essayé de trouver des éditeurs en Chine, et si vous avez rencontré des difficultés en rapport avec le contenu de votre roman et les sujets qui y sont abordés ? 
C’est davantage le problème de mon éditeur. Je crois qu’il y a eu des contacts avec des éditeurs chinois et j’ai cru comprendre qu’il faudrait qu’il y ait des coupes mais je n’en sais pas plus. Par contre j’ai rencontré le romancier et réalisateur Wang Chao [Homme du sud, Femme du nord (traduit du chinois par Françoise Naour), éditions Bleu de Chine, ou encore le film l’orphelin d’Anyang, sélectionné par la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2001 – NdR]. Il était surpris de voir qu’un Occidental puisse parler de cette catégorie de population défavorisée, les sous-prolétaires, les ming gong. D’après lui, si ce livre était publié en Chine, il risquerait de créer une forme d’électrochoc dans le milieu intellectuel et littéraire chinois qui, semble-t-il, a tendance à s’embourgeoiser. En résumé et d’après lui, une fois publiés et devenus célèbres, ils auraient tendance à se préoccuper davantage de leurs revenus et de leur statut social ou de leur promotion, n’écrivant qu’à propos de la classe moyenne, rentrant dans le rang ou en tout cas ne s’inquiétant plus des classes les plus défavorisées. Pour Wang Chao, encore une fois, la publication d’un auteur occidental décrivant cette pauvreté comme je l’ai fait produirait donc effectivement une véritable déflagration dans ce milieu.
Rien n’est décidé mais j’aimerais bien évidemment être traduit.

Votre écriture « à l’intuition » et empreinte de vos expériences personnelles et quotidiennes vous permet-elle d’envisager aujourd’hui d’écrire un livre qui serait cette fois-ci pure invention chinoise, pure fiction ? C’est-à-dire déconnecté d’une réalité que vous connaîtriez d’une façon ou d’une autre ?
D’abord il faudrait avoir un certain talent, j’y ai songé furtivement si l’on peut dire : dans ce roman il y a beaucoup de notes de bas de page et j’ai imaginé, songé, faire des notes fictives.
Mais dans la manière d’envisager le deuxième tome de mon roman il faudra me mettre dans la peau d’une femme, une prostituée, ce sera donc forcément imaginaire, je ne peux pas avoir une écriture journalistique sur ce sujet, bien entendu je ne sais pas quel serait ou sera le résultat.
Il risque donc d’y avoir plus « d’invention », vraisemblablement moins de rappels historiques, ou de faits, il me semble qu’il faudrait que l’écriture soit plus sèche et froide. La femme shanghaienne, en contact avec l’Occident depuis très longtemps, est souvent perçue comme froide, calculatrice et prête à tout pour réussir. Elles sont donc la plupart du temps mal vues par les Chinois. Il y a une sorte de mépris à leur encontre, il me semble donc que l’écriture devrait être sèche et coupante.

Qu’aimeriez-vous dire d’autre à propos de votre roman et que nous n’aurions pas abordé au travers de mes questions ?
Encore une fois, je ne suis pas sinologue et je n’agis pas en tant qu’expert, je suis romancier. C’est vrai que l’on me demande souvent de parler de ce qui se passe en Chine en ce moment, mais je n’ai pas forcément autorité à parler de la situation politico-économique ou sociale de la Chine, je peux par contre parler de ce que j’écris, même si cela m’est difficile, c’est ce qui m’intéresse, sans pour autant pouvoir porter de jugement de valeur sur mon travail.

Votre méthode de travail qui consistait à revenir vers votre personnage et l’écriture de ce roman quasiment quotidiennement pendant un an me fait penser que celui-ci a continué à vous habiter encore par la suite ?
Oui, tout à fait. Concernant la façon dont j’ai travaillé, je ne peux pas pontifier sur mon travail, mais je suis très routinier, je travaillais à la bibliothèque de Shanghai au quatrième étage dans une salle où l’on peut brancher des ordinateurs. Donc j’arrivais le matin à 9h00 et de 9h00 à 17h00, l’heure de la fermeture, je ne faisais que rester devant mon ordinateur, je ne mangeais pas, je ne faisais rien d’autre. Et de temps en temps j’écrivais. Parfois j’écrivais trois lignes parfois une page et demie. Je ne suis pas un écrivain qui écrit dix ou vingt pages par jour. Je vagabonde, et par moments j’écris…
Il y a d’ailleurs eu des moment de grande jouissance, des sortes d’états seconds durant lesquels j’écrivais presque sans réfléchir, et ces moments étaient extraordinaires. Encore une fois cela ne préjuge pas de la qualité de ce qui est écrit mais ces moments personnels ont aussi permis l’existence de ce livre, ce livre qui est maintenant publié, ce n’est donc pas vain.
Et c’est quelque chose de très agréable, ceci dit d’après ma petite expérience.
J’étais au salon « Étonnants Voyageurs » à Saint-Malo, et j’ai rencontré des gens qui avaient déjà lu mon roman et qui m’ont dit l’avoir aimé, et c’était pour moi quelque chose de formidable. Ce qui est important c’est le livre, « un livre, un lecteur » et quand j’ai un retour, lorsque j’entends les gens parler de mon livre, me donner un retour direct, c’est encore une fois très agréable pour un écrivain, même s’il s’agit pour moi d’un premier contact avec des lecteurs.

Est-ce que vous aviez conscience du manque d’information, ou des trop grands fantasmes que véhiculent la Chine pour les Français, et donc de la manière dont votre livre serait lu ici en France, avec cet appétit pour le côté « informatif » concernant l’envers du décor de la Chine moderne ?
La vision que les Occidentaux ont de la Chine a toujours été une sorte d’eldorado, ce n’est pas nouveau, ça fait près de 400 ans que c’est comme ça, depuis Marco Polo, et pourtant sans que cela donne de résultats. Il y a cette espèce de fascination édulcorée pour la Chine et les Chinois en profitent, ils savent très bien l’utiliser. Ils sont arrivés à attirer les hommes d’affaires en ce servant de ce fantasme. Le « ils nous prennent pour des Japonais », c’est un peu ça. La Chine est diverse, chaque province est différente, en passé, en manière de manger, de s’habiller, en modernité. Pékin et Shanghai sont par exemple complètement différentes. Les Chinois envisagent de redevenir les premiers. Pour répondre à votre question je ne m’attendais pas à cette réaction des lecteurs français, parce que pour moi il y a forcément un envers du décor au développement ultra-rapide de la Chine, ça me paraît une évidence. Mais il semble qu’en Occident on perde toute objectivité dès que l’on parle de la Chine. Il y a les apparences et la réalité.
Quand je suis parti en Chine en 84, je suis arrivé dans un univers que je ne comprenais absolument pas, et pourtant je me sentais chez moi. Bien plus que je ne me suis jamais senti en France. Alors c’est contradictoire parce que je suis blanc, avec des comportements de Blanc au milieu des Chinois. Inconsciemment je me sens chinois.

Et comment est arrivée cette envie d’aller en Chine, cette attirance envers la Chine ? 
Par hasard. Je préparais l’ENA et je m’ennuyais un peu. J’avais un copain qui vivait à Taiwan et qui m’a dit « ici c’est le far-east », je me suis dit, pourquoi pas ! Et je suis parti. Je m’y suis tout de suite senti chez moi alors que je ne comprenais rien à ce qu’il y avait autour de moi ;
et j’y suis resté…

   
 

Propos recueillis par karol letourneux  le 13 juin 2006.

 
     

Laisser un commentaire