Fédor Dostoïevski, « Un roman en neuf lettres » in Premières miniatures
Troisième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe
Pour une présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le troisième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chronqiuées.
« Un roman en neuf lettres » (Roman v déviani pismakh en russe) est le troisième des récits de Fédor Dostoïevski, écrit en 1846 et publié dans la revue Le Contemporain en 1847. C’est une nouvelle épistolaire comportant… neuf lettres ! de vingt-neuf pages in Premières miniatures, une anthologie de quatre courts récits comprenant aussi « Polzounkov » (Polzounkov, 1848), « Le Voleur honnête » (Tchésny vor, 1848) et « Un sapin de Noël et un mariage » (Iolka i svad’ba, 1848), dont la couverture est illustrée d’un détail de Jeune fille en fichu (vers 1830, peinture exposée au Russian museum de Saint-Pétersbourg) de l’artiste russe Alexeï Venetsianov (1780-1847).
Dans Un roman en neuf lettres, on assiste à un échange de courriers entre Piotr Ivanovitch et Ivan Pétrovitch. La complémentarité entre nos deux personnages, le prénom de l’un servant de base au patronyme de l’autre, annonce parfaitement la fin ubuesque de ce court récit.
Piotr Ivanovitch poursuit Ivan Pétrovitch dans tout Pétersbourg. Celui-ci ne cesse de faire faux bond à Piotr Ivanovitch, se trouvant des excuses qui le forcent à courir dans la ville. Le problème est que Piotr Ivanovitch et Ivan Pétrovitch sont censés être associés dans une affaire et que cette affaire, c’est Piotr Ivanovitch qui la finance.
Nos deux compères entament leur correspondance sur un ton poli qui refroidit de lettre en lettre avant que Piotr Ivanovitch ne traite son alter ego de coquin et de fieffé menteur. Aux prétextes invoqués par son comparse – le décès d’une tante survenu tel jour – il oppose le fruit de ses investigations – la tante n’est pas morte au jour dit, mais tel autre jour – pour lui montrer sa mauvaise foi.
Ivan Pétrovitch doit quitter Pétersbourg. Piotr Ivanovitch le sait. Le temps joue contre lui et c’est pour cette raison qu’Ivan Pétrovitch s’invente des excuses pour ne pas le rencontrer, n’hésitant pas à se montrer bas et mesquin. D’abord, il invente un vol qu’aurait commis Piotr Ivanovitch – une paire de galoches – et lui interdit l’accès de sa demeure. Enfin, il envoie un billet de papier rose écrit par la femme de Piotr Ivanovitch à son amant, Evguéni Nikolaïtch. Ce dernier doit partir en même temps qu’Ivan Pétrovitch ; et dans sa missive, l’épouse infidèle se répand sur son regret et son ennui à l’idée de rester seule face à son mari.
Le coup est bas et vil. Il ressemble bien à Ivan Pétrovitch. Juste avant son départ, il reçoit, lui aussi, un billet similaire à la teneur identique. Le destinataire est le même Evguéni Nikolaïtch. Seule l’émettrice change. C’est, ce coup-ci, la femme d’Ivan Pétrovitch. L’amant de la femme de Piotr Ivanovitch est aussi l’amant de celle d’Ivan Pétrovitch ! Nos deux ennemis sont plus liés qu’ils ne le pensaient et chacun savait que la femme de l’autre avait un soupirant. Un autre billet l’accompagne. De Piotr Ivanovitch. Il souhaite un bon voyage à Ivan Pétrovitch aux côtés de son autre compagnon de route.
Ce troisième récit de Dostoïevski n’annonce nullement les grands romans qui vont suivre. Le sujet en est, d’un premier abord, plutôt coquin. C’est une des œuvres de jeunesse où l’auteur fait jouer l’nspiration qu’il a puisée dans les grandes comédies, dont celles de Molière. Ce qui intéresse ici notre auteur, c’est moins de développer une situation que l’on retrouvera au début du XXe siècle dans le théâtre de boulevard que de montrer la distorsion progressive de la relation entre deux hommes dont l’un avait suffisamment confiance en l’autre pour lui prêter, sans reconnaissance de dette, une forte somme de roubles-argent. Une distorsion qui conduit deux êtres, a priori respectables et dignes, à se déchirer sans restriction et à s’avilir comme les pires coquins des faubourgs pauvres de la ville.
Ainsi peut-on dire que cette nouvelle, d’une certaine manière, prépare le terrain au futur travail de Dostoïevski sur l’âme humaine.
j. vedrenne
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Fédor Dostoïevski, « Un roman en neuf lettres » in Premières miniatures (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 455), 2000, 110 p. (29 pour la nouvelle) – 6,00 €. |
