Fédor Dostoïevski, Monsieur Prokhartchine
Quatrième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe
Pour une présentation d’ensemble du « Dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le quatrième volet, lire notre introduction, où figure la liste des oeuvres chronqiuées.
Monsieur Prokhartchine (Gospodin Prokhartchin en russe) est le quatrième des récits de Fédor Dostoïevski écrit en 1846 et publié en octobre de cette même année dans le numéro 10 de la revue Annales de la patrie. C’est une longue nouvelle de cinquante-quatre pages, à la couverture illustrée d’un détail du Poète pauvre (1839, peinture exposée à la Nationalgalerie de Berlin) de l’artiste allemand Carl Spitzweg (1808-1885). Cette nouvelle est assortie d’une postface, « Le Mystère d’un homme de stupeur devant la fragilité de son humaine condition« de treize pages de Grigori Fridlendler qui n’est autre que le responsable de l’édition académique des œuvres complètes de Dostoïevski en trente volumes (Leningrad, 1972-1990). Cette lecture est traduite par Irène Markowicz.
Monsieur Prokhartchine est un petit fonctionnaire comme il y en a beaucoup à Pétersbourg. Il traîne ses vêtements fripés dans l’appartement de sa logeuse Oustinia Fédorovna. C’est un radin de première qui n’a qu’une hantise – bien compréhensible : celle de se retrouver à la rue sans emploi et sans ressources. Il se crée son propre monde dans son espace réservé. Un sombre réduit simplement protégé par un rideau.
Il est très pingre. Chaque jour de solde, Monsieur Prokhartchine dissimule dans sa chausse la moitié de ses revenus. Il n’a de cesse de se plaindre, quand il se retrouve en compagnie des autres locataires d’Oustinia Fédorovna, qu’on le trompe et abuse. Il n’aime pas le thé mais ne prête pas sa théière. Ses compagnons d’infortune se jouent de lui. Ils lui font croire à des réformes qui visent à étayer le nombre de fonctionnaires de l’administration pétersbourgeoise.
D’un simple jeu sans méchanceté aucune va arriver un drame. Monsieur Prokhartchine voit ressurgir ses hantises les plus profondes. Il va découcher un couple de jours pour revenir enfin, épuisé, fiévreux et ivre, sur sa couche. L’ire de sa logeuse à l’encontre des autres locataires n’est que de maigre importance. Commencent alors de sombres délires. Après un ultime soubresaut, victime d’une attaque maligne, Monsieur Prokhartchine s’écroule.
S’ensuit alors une vraie curée. Ce petit homme économe avait en sa possession un coffre pour lequel il se promettait l’achat d’un meilleur cadenas. Ce coffre est forcé. Il ne contient que de vieux chiffons moisis et poussiéreux. Où est son trésor, véritable accumulation de toute une vie de dur labeur ? Son matelas finit éventré. Les rouleaux de pièces se déversent. Véritable trésor mais aussi véritable musée. De nombreuses pièces n’ont en effet plus cours. Pendant ce temps, le corps de notre pauvre petit vieux roule au sol dans l’indifférence générale.
La lecture de Grigori Fridlender explique très bien ce qu’était la vie d’un petit fonctionnaire russe – donc celle de Monsieur Prokhartchine, qui est un des plus dignes représentants de ces employés de l’administration du XIXe siècle. Cette longue nouvelle est avant tout un récit de jeunesse qui se veut inspiré de Nicolas Vassilévitch Gogol (1809-1852, auteur de Taras Boulba et des Âmes mortes, entre autres) ce qui lui valut un accueil mitigé : Monsieur Prokhatchine fut en effet perçu, avant tout, comme un clone de cette école naturelle.
Innokenti Annenski (1856-1909), le poète et critique russe, a redonné ses lettres de noblesse à ce texte (Le Livre des reflets, Moscou – 1979). Dostoïevski suit alors la voie de Balzac et de sa pension Vauquer. Chacun des personnages est décrit et a sa propre personnalité. En cela, Monsieur Prokhartchine est bien plus qu’un simple récit sur la vie d’un pauvre fonctionnaire.
j. vedrenne
![]() |
||
|
Fédor Dostoïevski (Traduction d’André Markowicz), Monsieur Prokhartchine, Actes Sud « Babel » (vol. n° 112), 1994, 78 p. – 5,00 €. |
||
