Fédor Dostoïevski, Le Double

Fédor Dostoïevski, Le Double

Deuxième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe

Pour une présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le second volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.

Le Double (Dvoïnik en russe), sous-titré Poème pétersbourgeois, est le second récit de Fédor Dostoïevski, entamé en 1845 et finalisé en 1846. Finalisé parce que si la critique – Bélinski, Nékrassov, Grigorovitch entre autres – s’était enthousiasmée pour son premier roman, Les Pauvres gens, paru un peu plus tôt en 1846, l’accueil qu’elle réserva à celui-ci fut beaucoup plus froid. Si froid que Dostoïevski se sentit obligé de retravailler le dénouement en 1861, à son retour du bagne sibérien où il venait de purger la peine qui lui avait été assignée en 1849. C’est un roman de deux cents quatre vingt-deux pages, à mi-chemin entre fantastique et folie, dont la couverture est illustrée d’un détail d’Autoportrait (1907) de l’artiste belge Léon Petrus Spilliaert (1881-1946). Cette édition comporte en outre une postface fort intéressante d’André Markowicz – le traducteur – qui explique notamment les raisons d’une traduction.

Le héros de notre histoire se nomme Iakov Pétrovitch Goliadkine. Dès le début, le rythme est posé : le roman se lira vite et par saccades, au fil des divagations et des pensées de Monsieur Goliadkine-aîné (par opposition à son double, Monsieur Goliadkine-cadet).

Monsieur Goliadkine-aîné dépense beaucoup de roubles de façon grossière et irréfléchie. Beaux vêtements, fiacre, repas… Son esprit vagabonde et lui-même agit selon des pulsions incontrôlées. Il finit par aboutir chez une nouvelle connaissance, Krestian Ivanovitch, docteur de son état. Psychiatre aussi. Monsieur Goliadkine-aîné est persuadé que ses ennemis – ils sont nombreux et bien connus – complotent contre lui mais qu’il finira par avoir raison d’eux. Tout ça confine à la paranoïa. Monsieur Goliadkine-aîné suit déjà un traitement prescrit par Krestian Ivanovitch.

Accompagné de Pétrouchka, son fidèle valet, qui songera à le quitter dès lors qu’il le soupçonnera de pédérastie, Monsieur Goliadkine-aîné parcourt Pétersbourg et hésite beaucoup à se rendre chez le Conseiller d’État Bérendéïev – il est persuadé que sa fille unique, Klara Olsoufievna, est secrètement amoureuse de lui. Il finit par y aller mais des laquais l’éconduisent discrètement.

Ainsi commence une comédie digne de Molière, auteur que Dostoïevski estimait profondément. Monsieur Goliadkine-aîné s’introduit sournoisement chez le Conseiller d’État pour finir humilié au milieu d’une assistance choquée de ses manières. C’est le début du cauchemar pour Monsieur Goliadkine-aîné. Sur le chemin du retour, il croise son parfait sosie. Puis le recroise enfin pour s’apercevoir qu’il va dans la même direction que lui, vers le même immeuble, le sien ! Le lendemain, à son travail, il découvre avec surprise son nouveau collègue, Monsieur Iakov Pétrovitch Goliadkine. C’est non seulement son parfait sosie mais aussi son homonyme. En plus, ils sont appelés à travailler dans les mêmes locaux.

Au gré des voilì-voilà de Monsieur Goliadkine-aîné et de sa trop grande candeur, on découvre un Monsieur Goliadkine-cadet qui est son total opposé. Machiavélique, calculateur et ambitieux. Être véritablement malfaisant qui n’hésite pas à humilier publiquement Monsieur Goliadkine-aîné et à l’abuser. Ce dernier pense, sans nul doute, que Monsieur Goliakine-cadet veut sa place, sa perte et la main de Klara Olsoufievna. Il commence à lui écrire des lettres. Il veut avertir le Gouverneur que cet homme est malfaisant. Malheureusement, ce Monsieur Goliadkine-cadet est le Diable incarné. Où qu’il aille, où qu’il se trouve, Monsieur Goliadkine-aîné le découvre sur son chemin.

Tout au long du récit se pose la question de la réalité de Monsieur Goliadkine-cadet : est-il une personne réelle ou bien un produit du cerveau de Monsieur Goliadkine-aîné ? Le machiavélisme éhonté de ce « cadet » est surprenant de réalisme ; on y croit et on doute de tout – une incertitude que ne remettent nullement en cause ni le dénouement, ni la réapparition du Dr Krestian Ivanovitch. Le Double flirte avec le fantastique, aussi ne pouvait-il que déplaire à une critique peu ouverte à l’originalité d’un genre naissant et qui avait loué Les Pauvres gens, un roman épistolaire des plus académiques.
Car Dostoïevski est, après tout, un contemporain de Joseph Sheridan Le Fanu (1814-1873), d’Alexandre Dumas père (1802-1870) et de Mary Shelley (1797-1851) – autant d’écrivains qui ouvriront de nouveaux horizons. Le Double est aussi annonciateur de L’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde (1886) de l’Écossais Robert Louis Stevenson (1850-1894) : dans ces deux récits, folie et double personnalité revêtent une importance des plus fondamentales.

j. vedrenne

   
 

Fédor Dostoïevski, Le Double (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 345), 1998, 282 p. – 8,00 €.

 
     

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