Fabienne Courtade, Le même geste
Faisant bloc avec le quotidien du monde, emportée dans la solitude qui saisit tant de gens égarés, Fabienne Courtade les comprend à travers leurs gestes et les caresse de son attention mais sans épanchement lyrique. A l’inverse, êtres et choses vus surgissent d’une poésie qu’on nomme à tort narrative. Face aux anonymes, l’auteure pose les questions de l’identité et du seuil et par voie de conséquence celle de l’apparentement par des gestes dont le dehors signifie un dedans du corps.
L’écriture l’exhume à travers ses coupures. Elles définissent des creux, des vides au sein de l’espace de la page. La perte « origine » des segments, des relevés selon une traque dans laquelle le langage poétique se donne comme aptitude à rendre le corps présent comme admirablement absent mais signifiant. Une telle absence n’est pas une privation de sens. Elle se déploie de manière parcimonieuse mais lumineusement afin que surgissent des fantômes de nous-mêmes.
Toute entière « à » ses sujets, la poétesse en propose des portraits fascinants parce qu’ils s’extraient de l’événementiel biographique. Le portrait de fait est l’écriture. Celle-ci donne à celui-là son empreinte dans une géologie de ce qui fait et défait le corps en son rapport à lui-même, en son rapport à l’autre et au monde et où chaque silhouette semble “ cette goutte de néant qui manque à la mer ” ( Mallarmé). Façon de dire le tragique ou la détresse de la vie par l’écriture qui sauve tout, qui ne sauve rien. Car à l’existence que répondre? Et de quoi celle-ci peut-elle répondre ? Si ce n’est cette impossibilité qui fait vivre et ne pas vivre. Reste ce passage d’encre, un passage devenu presque obligé. D’où cette nécessité d’une écriture haute en silence, d’une écriture presque impossible qui s’enfonce dans la chair et le sang.
Ne demeure que le mouvement incisif dans les limites, dans les frontières. Là où l’auteure retourne l’image contre elle-même, atteint la limite qui ne peut se franchir. Fabienne Courtade montre, sinon de quoi la vie est faite, du moins ce qu’il en retourne au sein de la dégradation. Elle n’a même plus besoin de balbutier les mots de passe : dépression, creux, extase, transe, ongle et cheveux, prostitution, ascétisme. Ne résonne que sa voix proche et lointaine qui dit « viens » – le temps de la « rencontre ». Les deux comparses sont dedans sans y être, sans mots dire. Mais il se peut qu’ils se soient compris par ce silence.
jean-paul gavard-perret
Fabienne Courtade,
– Le même geste, Flammarion, 2014, 224 p. – 18,00 €.
– Tels jours laissés blancs, gravures de Philippe Hélénon, Paris, Éditions d’Écarts, 2013, Dôle de Bretagne
