Eugène Savitzkaya, Fou Civil
Eugenène Savitzkaya, le Greenaway littéraire
Généralement, Eugène Savtizkaya est un homme rangé. Si l’on en croit son livre fait de fragments, poèmes en proses, courts récits ou manifestes, il lui arrive « de dormir sur un trottoir dans son vomi ou de sauter sur son matelas ». Il y a chez lui du Chéreau, du Koltès (il a été d’ailleurs comme lui publié aux Editions de Minuit). Pris d’un mouvement incessant, l’auteur y trouve le moyen de traquer l’animal humain, le ramenant parfois au peu qu’il est : « je choie sous un rocher, confortablement accroupi, je grave une vulve dans le plâtre des latrines ».
Tout est toujours une question de traces. L’écriture en est une parmi les autres. Elle permet aussi de les traduire. Est-ce pour autant que l’écriture l’emporte sur elles ? Ce n’est pas sûr et tout dans les procédures d’appel poétique rappelle les prises de Greenaway pour Drawings by numbers et Pillow book où se confondent signifiant et signifié qui anéantissent les épaisseurs de surface.
La lettre « colle à la peau ». Le corps est perçu comme cadavre mais dépasse l’abîme de la mort dans un désir cannibale où il ne s’agit pas pour autant de se débarrasser de la chair. Savitzkaya met en garde contre le danger de la lettre et les jeux de surface. Il invite à retrouver les vertus des épissures du corps à l’image de ses « doubles » qui soulignent le danger mortel que représente la tentation de fusion littérale : le livre n’est pas le corps, le mot n’est pas la chose, tout comme l’art n’est pas la vie. L’auteur cherche à montrer que le texte n’est jamais une fenêtre ouverte sur le monde ou une tranche de vie, juste parfois – en fidélité à Stendhal – un miroir le long d’une route (ici de traverse et de faubourg), et surtout un moyen d’approfondir la notion de cadre et de cadrage en une pénétration des ténèbres du pathos, état dans lequel, qu’il le veuille ou non, se trouve souvent l’être humain.
C’est pourquoi, si tout texte de l’auteur est illusion, elle l’est comme le sont ceux de Pasolini …donc en rien une chimère puisque épiphaniques au sein même de destins troubles et troublants. Le lecteur est saisi et comme envahi par une instance inconnue. Lieux du rien et du tout, l’écriture comme le corps font signe en ouvrant sur un regard d’attente.
jean-paul gavard-perret
Eugène Savitzkaya, Fou Civil, Argol, Paris, 2014, 128 p. – 18,00 €.