Entretien avec Jennifer Johnston (Ceci n’est pas un roman)

Entretien avec Jennifer Johnston (Ceci n’est pas un roman)

La romancière irlandaise Jennifer Johnston nous parle de son art d’écrivain, de sa vie… et de son dernier roman paru en France

Née en 1930 à Dublin, Jennifer Johnston est la file du dramaturge irlandais Denis Johnston et de l’actrice-metteur en scène Sheelagh Richards. Elle a donc baigné dans les lettres dès sa naissance. Mais elle n’entre véritablement en littérature qu’aux alentours de trente-cinq ans. Et de main de maître puisque son premier roman obtint d’emblée une distinction. 
Elle compte maintenant une douzaine de romans à son actif, ainsi que des pièces de théâtre. Mais seuls ses romans sont disponibles en français. Le dernier à avoir été traduit est
Ceci n’est pas un roman (octobre 2004, Belfond).
Invitée au Salon de la littérature européenne de Cognac, Jennifer Johnston a séjourné à Paris en novembre dernier. Ce fut pour nous l’occasion de rencontrer cet écrivain chaleureuse et passionnante qui, tout en revendiquant hautement sa culture irlandaise, se réjouit de voir l’Europe se construire car, dit-elle,
c’est formidable que tous les Européens soient unis en une même communauté parce que nous partageons une histoire commune.

Quelle est la part de vos antécédents parentaux dans votre parcours littéraire ?
Jennifer Johnston :
Oh, très faible ! J’avais un immense respect pour mon père ; c’était un homme formidable et pour moi il était un peu comme Dieu. Il écrivait de très bonnes pièces de théâtre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a été correspondant de guerre pour la BBC et à la fin de la guerre, il a écrit un livre magnifique, plein de finesse, où il évoquait cette expérience-là – des sortes de mémoires. Je pense que j’étais bloquée par la certitude que j’avais de n’être pas apte à écrire aussi bien que lui. Et je me contentais de dire « j’aimerais écrire aussi bien que mon père ». Mais quand j’ai effectivement commencé à écrire, je me suis rendu compte que mon écriture différait de la sienne et que chacun écrivait différemment. Il a beaucoup aimé ce que j’ai écrit, mais son travail d’écrivain ne m’a influencée en aucune manière.
Quant à ma mère – auprès de qui j’ai vécu avec mon frère une fois que mes parents eurent divorcé – elle m’a permis de grandir dans un foyer où la femme travaillait, ce qui n’était pas courant à l’époque : elle était la première de sa famille à avoir une vie active – sa mère n’avait jamais travaillé, et ses deux sœurs aînées se sont mariées puis sont restées au foyer. Dans mon école, j’étais la seule fille à avoir une mère qui travaillait. Mais malgré son activité, elle a toujours mis un point d’honneur à nous consacrer beaucoup de temps à mon frère et à moi. Ça a été très important, et je pense qu’elle a représenté une sorte de modèle à travers cet équilibre qu’elle avait trouvé entre sa vie professionnelle et familiale. Et puis enfant, je voulais suivre ses traces, être actrice moi aussi – ce à quoi j’ai renoncé en entrant à l’université.

 

Peut-être est-ce à cause de cette révérence que vous aviez envers le style de votre père que vous avez mis si longtemps à vous lancer dans l’écriture ?
Oui, peut-être, mais l’autre raison probable est que je menais une vie très confortable avec mon mari, à Londres : il avait une excellente situation, nous avions quatre enfants… et nous faisions ce que nous voulions. Vers l’âge de 35 ans, j’ai commencé à me dire qu’il y avait sans doute autre chose dans la vie que ce confort et ce train-train ; je voulais être moi-même et non plus seulement « l’épouse de… » ou « la fille de… » ou « la mère de… » Et la seule chose que j’ai envisagée pour cela était de m’essayer à l’écriture.

 

Le fait d’avoir reçu un prix dès votre premier roman vous a certainement beaucoup encouragée ?
Oui, beaucoup. Ç’a été un vrai miracle ! surtout que le prix couronnait « le meilleur premier roman de l’année » ! Mais j’aurais continué à écrire, sans la moindre hésitation, même sans cette récompense – d’ailleurs, au moment où je la recevais, j’étais déjà en train d’écrire mon second livre.

 

Comment naissent vos romans ?
En général, à partir d’une personne ; à partir de quelqu’un, à l’intérieur de moi, qui veut s’échapper – comme s’il était en prison. Et en écrivant, je le libère, tout simplement. Mais cette personne ne sera pas nécessairement le personnage principal du livre ; par sa présence, elle m’indique une voie. Par exemple, dans mon roman Two Moons [Je m’appelle Mimi en français – Ndr], où il est question d’une vieille femme et de sa fille, il y a un ange qui entre dans le livre à la page trois, et qui y reste jusqu’à la fin, comme une sorte de compagnon de cette vieille dame. Eh bien cet ange a littéralement vécu dans mon bureau pendant des mois jusqu’à ce que je commence à écrire Two Moons : il est venu puis s’est installé là pendant que je travaillais à d’autres livres. Je ne comprenais pas bien pourquoi il était là. Et puis soudain, j’ai réalisé que je devais faire un livre autour de lui. Et à la minute où j’ai commencé la rédaction de Two Moons, il s’en est allé et n’est plus jamais revenu. Les choses ne se passent pas toujours ainsi : un jour une femme s’est présentée à moi un peu à la manière de l’ange mais je ne la voyais pas dans mon bureau, j’entendais seulement sa voix. Elle est restée dans mon esprit pendant environ quatre ans – soit le temps, pour moi, d’écrire deux romans ! Elle se contentait d’être là, et de me faire comprendre qu’elle attendait. Et dès que j’ai commencé à écrire le livre qui allait l’abriter – The invisible worm [La Femme qui court en français – Ndr] – elle a quitté mon esprit, comme si elle s’en était échappée à travers mes doigts.

 

C’est un peu mystique, tout cela, non ?
Non, pas du tout… en fait je suis tellement habituée à ce phénomène, aujourd’hui, que je n’ai plus l’impression qu’il relève de la magie ou du mysticisme. C’est juste la manière dont les choses se passent : les êtres qui se mettent à vivre à l’intérieur de mon esprit ou qui s’installent à mes côtés à un moment donné aspirent à être libérés, et c’est pour cela que je suis là, pour les libérer par mon écriture.

 

Et ensuite, une fois que vous avez trouvé le pourquoi de la présence de ces « visiteurs », comment travaillez-vous ? Construisez-vous un plan ?
Non, jamais ! d’ailleurs, je suis toujours très étonnée quand je rencontre des auteurs qui me disent, avant d’avoir fini leur livre, « j’ai envoyé les cinq premiers chapitres à mon éditeur »… Mon Dieu… comment font-ils ??? comment savent-ils que le chapitre six s’intègrera parfaitement avec ce qui précède ? En ce qui me concerne, je ne sais jamais à l’avance ce que je vais écrire. À l’évidence, un grand nombre de choses que j’ai dans ma tête vont en sortir sans que je puisse le prévoir. Si par exemple à un moment j’écoute un certain morceau de musique, il peut arriver que je me retrouve à intégrer cela dans mon récit. Vous voyez cette bague (Jennifer Johnston montre un très beau bijou à son doigt) elle appartenait à ma mère. Un jour, en la regardant simplement, je me suis mise à écrire sur cette bague… alors que je traversais une terrible période où j’étais incapable d’écrire quoi que ce soit. Pendant près de quatre mois, je me suis assise quotidiennement devant mon ordinateur sans pouvoir écrire une ligne ; et après être restée si longtemps confrontée à cette maudite page blanche, soudain quelque chose m’a poussée à évoquer cette bague dans le texte en cours – il s’agissait de The invisible worm. Cela avait quelque chose de magique ! En fait je ne suis absolument pas consciente de ce qui se passe dans ma tête ; je ne planifie rien. Il m’est donc impossible de montrer mon travail à qui que ce soit avant qu’il soit fini parce que je ne sais jamais ce que je vais écrire à l’avance. Par contre je sens quand un livre est terminé et que le moment de poser le point final est venu. Mais avant cet ultime moment, je dois toujours revenir un peu en arrière et voir ce que j’ai fait, corriger à certains endroits, rajouter du texte ou en enlever…

 

Ceci n’est pas un roman ne comporte aucun chapitre, seulement des blancs typographiques ou des séries de trois étoiles qui séparent les blocs de texte. Je présume que ce principe s’est imposé au fil de la rédaction, que vous ne l’aviez pas prévu ?
En fait je n’utilise jamais les chapitres ! ils sont comme une sorte de ponctuation, et je n’éprouve pas le besoin de m’en servir. Je pense que la lecture d’un livre doit être abordée comme une représentation théâtrale sans entracte : quand vous écrivez une pièce de théâtre, votre texte aura beaucoup plus d’impact si vous parvenez à maintenir le public sur son siège pendant toute la durée de la représentation. C’est la même chose pour un livre ; c’est pour cela que les miens sont en général très courts – on peut le commencer à 7 heures du soir, lire sans s’arrêter jusqu’à 7 heures le lendemain matin et finir le livre – et sans chapitre : j’aime donner à mes livres un rythme ininterrompu or, s’il y a des chapitres, on a tendance à arrêter sa lecture en fin de chapitre. Quant aux étoiles, c’est mon éditeur londonien qui les a ajoutées ; j’ai trouvé ça bien, mais je me contente, pour ma part, de ménager des espaces.

 

Est-ce que vous laissez passer beaucoup de temps entre la fin d’un livre et le début du suivant ?
Non, dès que j’achève la rédaction d’un livre, je commence tout de suite à écrire le suivant si je le peux. J’aime à sentir qu’une idée vit dans ma tête sinon cela m’angoisse. Mais dès lors que la rédaction est commencée, je sais que ça va aller. Par contre, ensuite, le rythme se ralentit, et je peux mettre jusqu’à deux ans pour écrire un livre tout mince ! comme je vous l’ai dit, je ne fais pas de plan : je me contente de m’asseoir à mon bureau et de laisser les choses venir. Parfois elles viennent vite, et parfois très lentement !

 

Avez-vous déjà écrit en gaélique ?
Non, de plus je ne le parle que très peu. J’ai appris cette langue à l’école, mais j’ai arrêté quand j’ai eu seize ou dix-sept ans, et il ne m’en reste quasiment rien. Aujourd’hui, très peu de gens écrivent en gaélique – sous peine de n’avoir que très peu de lecteurs ! Il y a une très grande poétesse qui s’exprime en gaélique, Nuala Ní Dhomhnall, mais ses poèmes sont traduits en anglais par d’autres poètes.

 

Quelle est la place, dans vos romans, de la situation politique, des tensions extrêmes qui traversent l’Irlande ?
 Ce sont des éléments présents… J’ai vécu pendant trente ans au milieu de la violence, et c’est à la base de beaucoup de mes romans. Mais je déteste cette violence, ces tueries qui ont déchiré notre pays. Et si à mes débuts j’ai écrit à propos de ces événements violents ce n’est plus du tout le cas maintenant. J’écris davantage sur la vie quotidienne, parce que de toute façon, on ne peut pas rester bloqué sur la situation politique de son pays. J’écris aussi beaucoup sur les femmes parce que je crois qu’elles ont besoin de soutien ; bon nombre d’entre elles en sont encore à ne s’occuper que de la cuisine et des enfants… ce n’est pas un mode de vie très moderne ! L’Eglise est en partie responsable de cet état de fait ; mais les Irlandais ont aussi leur part de responsabilité : l’habitude qu’ils ont prise au fil du temps d’abandonner le soin de la maison et des enfants à leurs épouses, ajoutée à ce que prône l’Eglise en matière de vie domestique, pèse comme une chape de plomb sur les épaules des femmes encore aujourd’hui. Bien sûr, exercer un métier ne dispense pas de s’occuper de la maison et des enfants – on est toutes obligées de faire cela et l’on doit être très fortes pour mener les deux de front. Mais il faut aussi faire des choses pour soi, pour son accomplissement personnel.

 

Vos livres ont-ils pour but de tirer les femmes de leur léthargie ?
Oh non, je n’ai jamais pensé que j’avais une mission quelconque à remplir ! mais les gens qui lisent mes livres m’écrivent, me téléphonent, m’accostent dans la rue et me disent « vos livres parlent de moi » ! cela me fait plaisir si mes livres, dans une certaine mesure, aident les gens et les amènent à certaines prises de conscience, mais je n’ai rien d’une missionnaire. Je veux juste dire aux lecteurs « vous voyez, il y a des gens comme vous partout, mais c’est à vous de résoudre vos problèmes ».

 

Votre dernier livre paru en France, Ceci n’est pas un roman, est écrit à la première personne. Est-ce un procédé d’écriture fréquent chez vous ou, au contraire, exceptionnel ?
Non, ce n’est pas exceptionnel ; au contraire : j’écris souvent à la première personne parce que j’aime bien savoir ce qui se passe dans la tête de quelqu’un, et il m’est plus facile de rendre compte de ce qu’il y a dans l’esprit d’un personnage en utilisant le « je ». Mais ce procédé pose des difficultés dès lors que les personnages annexes sont concernés – difficultés que je surmonte en mêlant au récit à la première personne des passages écrits à la troisième personne. Beaucoup de mes livres reposent sur de telles alternances, ce qui peut provoquer une certaine confusion. Par exemple, le livre auquel je travaille en ce moment est construit ainsi : tout ce que pense le personnage principal, qui a perdu la mémoire et lutte pour la retrouver, est écrit à la première personne tandis que ce qui touche au regard que portent sur lui les personnages qui l’entourent est rédigé à la troisième personne. J’aime beaucoup ce type de construction narrative, évoquant un puzzle ; écrire un livre, pour moi, revient à constituer un énorme puzzle.

 

Il y a, au tout début du roman une mise en abyme susceptible d’induire une confusion : l’allusion au tableau de Magritte, qui donne à la fois son titre à votre roman et à ce que la narratrice, Imogen, est en train d’écrire… qui a été influencé par le tableau, Imogen ou bien vous-même – en d’autres termes, Imogen est-elle votre double ?
Oh non, pas du tout ! elle pense peut-être un tout petit peu comme moi, mais pas tellement…
En fait, dans mes romans, il y a toujours une femme un peu comme elle, mais ce n’est pas moi du tout, contrairement à ce que les gens s’imaginent – sans doute à cause de cette première personne ! Je ne crois pas pouvoir être assimilée à aucun de mes personnages ; je ne me suis jamais servie de moi-même comme « matériau de base » pour les élaborer. Mais j’ai des convictions et des idées parfois très fortes, et il est impossible d’en stopper le flux, de les empêcher d’imprégner mon travail d’écrivain ; de fait, une partie de ces conceptions personnelles quittent mon esprit en même temps que les personnages qui y ont été conçus, et l’on retrouve chez eux un peu de ma personnalité. Mais aucun d’eux ne sauraient être considérés comme mes « doubles ». Par contre, la référence à Magritte provient bel et bien d’une expérience personnelle : j’avais vu une exposition des œuvres de ce peintre à Bruxelles il y a quatre ou cinq ans, et j’avais trouvé cela formidable. Ça m’a amusée de m’y référer au début de ce livre…c’est une blague privée, un private joke, comme on dit en anglais (rires).

 

Ceci n’est pas un roman est la traduction littérale du titre anglais ; avez-vous votre mot à dire concernant le choix des titres pour les traductions de vos livres ?
En fait la plupart des titres de mes livres sont changés au moment de la traduction parce qu’ils sont souvent des citations qui ne diraient rien aux lecteurs français. Par exemple, l’éditeur n’aimait pas beaucoup The invisible worm, et le livre a été publié sous le tire La Femme qui court. Quant à The gingerbread woman, c’est devenu Petite musique des adieux ! This is not a novel a été traduit tel quel parce que la référence à Magritte est immédiatement perceptible pour un Français comme pour un Anglais, car tout le monde connaît Magritte de part et d’autre de la Manche.

 

À propos de traduction, quels sont vos rapports avec vos traducteurs en France ?
Eh bien j’ai aujourd’hui une traductrice que j’apprécie beaucoup. Elle s’est occupée de cinq ou six de mes livres, et c’est une femme vraiment formidable ! je pense qu’elle est une excellente traductrice – et il m’a semblé que son travail s’améliorait d’un texte à l’autre, comme si elle s’acclimatait de mieux en mieux à ma façon d’écrire. D’autant que la traduction est assez délicate pour moi qui ai un rythme d’écriture très particulier et un mode narratif spécial. Le traducteur doit percevoir le fonctionnement du texte, en comprendre les ressorts et y être sensible, sans quoi il risque de commettre de terribles erreurs. Et je sais que certains de mes livres passés ont été très mal traduits – mon français est suffisamment alerte pour que je puisse m’en rendre compte ! Mais quand mes livres sont traduits dans des langues que je ne connais pas – l’italien, l’allemand ou autre – je n’ai pas la moindre idée de ce que devient mon texte…

 

Vous évoquiez tout à l’heure votre travail en cours en disant qu’il s’agissait d’un homme en quête de sa mémoire. D’une certaine manière, c’est aussi le thème central de Ceci n’est pas un roman
Oui, tout à fait. Je crois que nous portons le passé avec nous, un peu comme l’escargot porte sa coquille sur son dos. C’est ce passé qui nous fait ce que nous sommes, qui nous constitue. Et tout ce que nous avons en tête est issu de cette mémoire. Je trouve cela fascinant et je n’aime rien tan que travailler avec ce matériau-là ; dans tous mes livres, d’une façon ou d’une autre, il y a ce thème du passé, de la mémoire à retrouver. Et puis je suis aussi convaincue que tout le monde porte en lui le poids d’un secret quelconque dont on ne veut parler à personne. Mais il faut parvenir à s’accommoder de ses secrets, sinon ils vous rendent malade.
Imogen, par exemple, a perdu sa voix justement parce qu’elle avait atteint un point où il lui était devenu impossible de s’accommoder de ce qu’elle avait vu. Mais il lui était tout aussi impossible de confier son secret à sa mère ou à qui que ce soit d’autre – pas même à Mathilde qui pourtant sait. Mathilde sait tout ; son omniscience est possible parce qu’elle est issue d’une autre culture, et parce qu’elle porte en elle une énorme souffrance ; elle n’a pas une attitude de juge vis-à-vis des gens chez qui elle travaille. 
Ce qui est vrai pour les individus et leur passé l’est aussi, je pense, pour un pays et son histoire. Ainsi, les mensonges qui sont énoncés sur certains points de l’Histoire et les zones cachées de celle-ci peuvent conduire les gens à faire des choses à peine concevables lorsque les secrets tus sont révélés. En Irlande, nous avons déformé de larges pans de notre histoire et nous avions tendance à nous en servir comme d’une arme pour manipuler les gens. Mais on a mûri, et on ne fait plus ce genre de choses. Maintenant, nous posons sur notre passé un regard neuf et cela fait une grande différence dans la manière d’agir des gens. Certes, nous vivons encore dans le passé, nous avons encore des problèmes en Irlande du Nord, mais nous grandissons petit à petit…

 

Il m’a semblé, en lisant le livre, que découvrir dans la vieille malle l’histoire de sa famille à travers les divers documents qu’elle y trouve aide Imogen à regarder en face ce qui a causé sa mutité temporaire trente ans auparavant…
Oui… c’est parce que Henry et le frère d’Imogen fonctionnent comme des reflets l’un de l’autre ; et le secret que l’arrière-grand-père n’a pas dit à son épouse – et qui a causé l’envoi de Henry à la guerre et sa mort – fait pendant à ce secret qu’Imogen a surpris. Si la vérité avait été dite à propos de Henry, l’histoire de la famille aurait été complètement différente.
J’aime beaucoup utiliser ce thème des ombres du passé qui investissent le présent.

 

J’ai eu le sentiment que le ton changeait insensiblement au fil du récit, qu’un certain humour, une certaine ironie perceptibles au début disparaissaient peu à peu…
Peut-être… En tout cas ce n’est pas délibéré ; c’est juste, je pense, une conséquence de la nature du livre. En fait, les trois ou quatre premières pages du récit relèvent, comme je le disais tout à l’heure, d’un private joke et j’ai eu beaucoup de plaisir à les écrire, à y évoquer Magritte et certaines convictions qui me sont propres…mon fils aîné, par contre, n’a pas du tout aimé ce passage ; il le trouvait frivole – mais frivole au sens péjoratif du terme. Il a été jusqu’à dire que je n’aurais pas dû les conserver ! mais ce sont ces pages qui ont plus ou moins déterminé ce à quoi le livre allait ressembler : quand je les ai eu écrites, j’avais une vision à peu près claire de ce vers quoi j’allais.

 

Quels sont vos projets, à ce jour ?
Mon prochain livre, Grace and truth, va être publié en mars en Angleterre – il n’est pas encore traduit en français. Quant à celui que je suis en train d’écrire, je ne peux rien dire de plus que ce que j’en disais en évoquant la façon dont je mêle passages à la première et à la troisième personne…

 

Les livres de Jennifer Johnston disponibles en français

Princes et capitaines, (Denoël, 1977)
Si loin de Babylone, (Denoël, 1979)
Des ombres sur la peau, (Denoël, 1979 – Le Serpent à Plumes, 2002)
Une histoire irlandaise, (Denoël, 1983)
Un Noël blanc, (Denoël, 1985 – Le Serpent à Plumes, 2002)
Un homme sur la plage, (Belles Lettres, 1991 – Le Serpent à Plumes, 2000)
La Femme qui court, (Belles Lettres, 1992 – Le Serpent à Plumes, 2001)
Le Sanctuaire des fous, (J. Chambon, 1996)
L’Illusionniste, (J. Chambon, 1996)
Je m’appelle Mimi, (J. Chambon, 2000)
Petite musique des adieux, (Belfond, 2003 – 10 /18 « Domaine étranger », 2004)
Ceci n’est pas un roman, (Belfond, 2004)

   
 

Propos recueillis par isabelle roche le 19 novembre 2004 à l’hôtel Lennox à Paris.

 
     
 

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