Entretien 1 avec Maria Kodama (l’amour de Borges)

Entretien 1 avec Maria Kodama (l’amour de Borges)

Cristina Castello a rencontré l’amour de Borges, Maria Kodama. Elle offre l’exclusivité de la traduction française de cette interview au Littéraire…

 

Cristina Castello est argentine ; journaliste, créatrice d’émissions culturelles pour la télévision et la radio, elle est aussi musicienne et poète. Elle a récemment publié un receuil poétique, Soifqu’elle présentera en mai prochain à la Maison d’Amérique latine à Paris.
En automne 2004, elle s’entretenait longuement avec María Kodama, la veuve de Jorge Luis Borges, pour le magazine
Cuadernos Hispanoamericanos. Elle nous en offre aujourd’hui la traduction française, en exclusivité pour lelitteraire.com.
 

Jorge Luis Borges et son jardin secret

 © Ramón Pugalareo
B
orges l’a découverte dans son regard d’enfant lorsqu’elle marchait dans les champs pendant son adolescence. La jeune fille l’avait choisi pour étudier avec lui l’ancien anglais et l’islandais. Et c’est le mystère qui les avait unis : l’unique certitude, selon Paul Gauguin. Le mystère de l’amour et de l’art, for ever, and ever… and a day (pour jamais, et jamais… et un jour).
L’écrivain María Kodama a été ensuite la camarade de Borges pendant de nombreuses années puis, après, la seconde épouse de l’auteur argentin le plus universel. Elle a publié en collaboration avec lui, Brève Anthologie anglosaxonne (1978) et Atlas (1984), l’un des fruits, parmi tant d’autres, des voyages du couple autour du monde. María a été aussi un grand support de l’activité littéraire et personnelle de Borges, et elle l’a aidé dans la direction de sa collection « Bibliothèque Personnelle ». En Argentine, à cause du décès du célèbre écrivain, cette collection-là a été publiée de façon incomplète.
Au cours de ce dialogue, je ne sais pas si c’est María qui me parle de lui ou si elle est Jorge Luis Borges qui parle dans la voix de son aimée – tous les deux unis dans le mystère depuis « leur jardin secret » : l’Univers.

Borges était-il un univers ?
Maria Kodama :
Borges était comme Léonard de Vinci, très complexe et plein de nuances, avec une intelligence fascinante et une énorme imagination. Vous savez ?… J’aimais son crâne de lapin, et le voir rire, parce que … c’était comme un petit tigre au soleil, une image avec beaucoup de beauté.

Comme beaucoup d’amoureux, vous nommait-il d’une manière spéciale ?
Il me disait « Ulrica », c’est un mot nordique qui veut dire « Petite Ourse ». « J’ai senti dans la poitrine un battement douloureux, j’ai senti la soif qui m’embrassait » écrit-il dans L’Immortel.

Quelle était la soif de Borges ?
La poésie.

Était-il possédé des dieux, selon la définition de Platon pour les poètes, dans le « Fedro » ?
Oui, de cet esprit qui fait du poète une sorte d’intermédiaire de ce par quoi il est possédé : le « daimon ».

Dans sa demeure Rue Ferdinand, à Genève, et très jeune, il était malheureux et pour l’être davantage, il lisait Dostoïevski ; mais en 1916, il découvrit Whitman et il eut honte de son attitude… Le chamanisme de la poésie l’a-t-il éveillé au bonheur ?
Bien sûr, par la vision merveilleuse et très vaste de Whitman et par la littérature qu’il a créée à travers la poésie. Puisque, d’après Borges on doit écrire en harmonie et équilibre ; il faut savoir les règles de la construction d’un sonnet pour pouvoir déconstruire et – seulement à ce moment – essayer le vers libre. Autrement… on devrait être né Whitman.

D’après Philippe Brenot, « talent » signifie se connaître soi-même et savoir qu’on a été conduit à telle ou telle idée concrète ; et « génie » signifie qu’on ne sait jamais où l’on va arriver, donc on obéit à un terrible élan. Borges, génie et talent ? 
Borges était une personne géniale… unique, mais je ne suis pas d’accord avec la définition de Brenot. Pour moi, la génialité est un « plus » au talent : c’est introduire un changement radical dans l’histoire. On peut avoir beaucoup de talent sans être génial : sans créer.

Être la femme de l’écrivain argentin le plus universel n’aura pas été facile… La femme de quelqu’un qui appartient au patrimoine de l’humanité…
Écoutez…. je n’ai jamais senti cela avec Borges. Je serais restée pétrifiée. J’ai commencé avec lui un rapport maître-élève quand j’étais très jeune, et dans ce temps-là j’étais effrontée, et je lui parlais d’une manière fraîche et spontanée. J’arrivais même à discuter avec lui d’auteurs et de sujets qui, à l’époque, étaient insoutenables pour moi. Mais j’ai voulu le connaître : les oeuvres de lui qu’on m’avait lues, m’ont fait éprouver une fraternité dans le mystère.

Et Borges, que sentait-il devant votre effronterie ? 
Cela l’amusait. Il savait que je n’étais pas soumise, comme la plupart de gens ; et que je préfère penser que le destin n’existe pas, pour ne pas perdre mon libre arbitre, même si je deviens prisonnière de ma liberté. Je suis libre comme un animal dans la forêt… même avec sa génialité.

Le XIXe siècle a renouvelé l’idée de génie. En Allemagne, Klinger et Schiller se sont opposés à la philosophie de l’Illustration et ils ont essayé d’imposer l’esthétique spontanée pour la création. C’était le cas de Borges ?
Oui, mais seulement pour commencer à écrire, car sa recherche de la perfection le menait à faire des corrections infinies. Il considérait qu’il devait travailler sur les rêves, sur le spontané qui jaillit de l’inconscient.

Y avait-il des cauchemars dans ses rêves ?
Parfois… et quand il se réveillait il essayait de voir s’il pouvait être utile ou non d’écrire ses rêves. Après, il réfléchissait s’il allait leur donner la forme de conte ou de poème.

Et aussitôt réveillé, il prenait un bain d’immersion et il commençait à vous dicter ses textes, c’est cela ?
Oui, à moi ou à d’autres personnes : des journalistes ou des étudiants qui venaient lui rendre visite. Mais il ne restait pas dans l’élan : l’après-midi, il reprenait toujours les textes et il perfectionnait et il corrigeait chaque révision, jusqu’à… eh bien… jusqu’à l’infini ! 

La créativité de Borges allait-elle dans le sens de la linguistique générative de Chomsky, quant à la capacité innée des êtres humains à générer des langages jusqu’à l’infini ?
Oui, il générait des langages, mais comme je vous l’ai dit, il n’était pas d’accord avec ce qu’il produisait tout d’abord. Donc, surtout dans la prose, il a provoqué un tour dans la manière de raconter de la langue espagnole. C’est-à-dire que les deux grandes révolutions de l’espagnol sont issue d’Amérique ; l’une, avec le modernisme de Rubén Darío et l’autre, avec Borges et le changement radical qu’il a imposé dans la narration, changement basé sur son bilinguisme et sa lecture critique, depuis son plus jeune âge.

Il a été un écrivain prodigieux… Je crois qu’il est surtout un poète. Il a senti, depuis son premier âge, quelle serait sa destinée. Cela est extraordinaire.
Et il a été un enfant prodige. Á sept ans, il a écrit en anglais un résumé de la mythologie grecque ; à huit ans, le conte « La visière fatale », inspiré d’un épisode du Quichotte ; et à neuf ans il a traduit de l’anglais Le Prince Joyeux d’Oscar Wilde…

Oui, et quand on a publié Le Prince Joyeux, on a pensé que c’était son père qui l’avait traduit…
Son père… Je n’oublie pas que Borges croyait toujours entendre sa voix lorsqu’il lui disait de mémoire, en anglais : « Tu n’es pas né pour la mort / Oiseau Immortel » de John Keats.

Et ces mots-là lui ont révélé la poésie…
Oui…. Keats a été important pour lui à cause de cela, mais il aimait davantage le genre épique et surtout les épopées anglo-saxonnes des IXe et Xe siècles, et les balades anglaises. Il aimait aussi Emerson et Browning et… Walt Whitman !

Il a décidé d’aller à Genève pour mourir. Il n’en avait pas peur ?
Non, puisqu’il n’aimait pas les affaires dramatiques ou, comme il disait lui-même, « sentimentales ». Borges vécut naturellement même la mort : comme tous les jours, comme toujours. C’était un stoïcien.

Sur son épitaphe on peut lire en ancien anglais : « And Ne Forhedan Na », c’est-à-dire : « Et qu’ils ne craignissent rien ». Il craignait ?
Non, pour lui c’était une aventure, un lieu où il pourrait satisfaire sa curiosité sur les mystères de la vie… Il voulait savoir s’il y avait ou non quelque chose dans l’au-delà.

Mais c’est presque surhumain ne pas craindre la mort ! 
Eh bien, comme vous savez, il avait une manière de sentir un peu orientale ; il avait beaucoup lu sur cette philosophie, sur le bouddhisme, le zen et le shintoïsme. Voilà la sagesse ! Savoir profiter de ce que la vie nous donne ! Qu’importe le temps successif / s’il y en eut une plénitude/ une extase, un après-midi…., a-t-il écrit dans Ferveur de Buenos Aires.

A-t-il eu durant toute sa vie la même disponibilité pour franchir le seuil ?
Oui, il a toujours été dans cette disposition-là… D’ailleurs, le fait d’avoir toujours été à contre-courant nous signale un grand courage. 

María, Borges vous a -t-il aimée ?
Je crois que oui, non ?

Et vous l’aimez ? Ou l’avez-vous aimé ?
Je l’aime. 

Il y a un moment le serveur du bar où nous avons cet entretien, vous a découverte : « Vous êtes la femme de Borges », a-t-il dit. Et dans une interview antérieure, vous m’avez dit : « Je ne suis pas la veuve de Borges ; je suis l’amour de Borges ». Vous avez parlé au présent à plusieurs reprises dans cet entretien. Vous êtes unis par l’Infini… « l’angoisse d’absolu », d’après Louis Aragon ?
À mon avis, quand on trouve la moitié de l’âme, c’est pour toujours. Forever and ever and a day.

Borges a-t-il été généreux avec tout ce que la vie contient ?
Oui, et avec les mystères de la vie aussi.

Pourtant, il paraît qu’il n’a pas accordé d’importance à certains écrivains. À Julio Cortázar, par exemple, qui était aussi fasciné par la littérature fantastique.
Vous avez tort, puisque Borges savait qu’il était un grand écrivain. Il l’avait découvert et il l’a appelé deux jours après que Cortázar lui avait laissé Maison Prise pour lire ; et il lui a dit qu’il le publierait et que sa sœur Norah se chargerait de l’illustrer.

Mais la relation entre eux deux n’a pas continué… Pourquoi ?
Cortázar a quitté l’Argentine, mais après ils se sont rencontrés au Musée du Prado. Lorsque je l’aperçus… à sa silhouette unique, j’étais devant El Perro Semihundido (Le chien à demi enfoncé) de Goya, un de mes tableaux favoris. Alors, je l’ai dit à Borges, et il m’a demandé si je voulais le saluer, et je lui ai répondu que oui… s’il voulait bien. « Oui, bien sûr… pourquoi pas ? » m’a-t-il répondu.

 

 

© Juan Lázaro Rearte

Vous avez eu « vos » deux écrivains ensemble, et réunis par l’art.
Oui ! Et en ce moment même, Cortázar a vu Borges et il s’approcha et ce fut divin, et merveilleux, et unique… l’un de ces instants dont la vie nous fait cadeau et qui ne se répètent pas. Cortázar lui rappela qu’il lui avait emporté son premier conte, et il parla de la générosité de Borges envers lui. Et Borges rit et lui dit : « Eh bien, je ne me suis pas trompé, j’ai été prophétique ».

 

Vous me transmettez la magie de cette rencontre-là…
Oui, ce fut magique… voilà le mot ! J’avais avec moi deux écrivains que j’admirais et que j’aimais… Et devant ce tableau ! Goya-Borges-Cortázar et El Perro Semihundido… Ce fut parfait.

Pourtant, on montre souvent Borges et Cortázar comme les deux pôles opposés de la littérature argentine ; et Cortázar n’est pas toujours présent dans la grande critique, sauf en 2004, à l’occasion de l’anniversaire de sa mort.
Je crois que c’est une sorte de purgatoire pour tous les auteurs… Après leur mort, leur oeuvre ressurgit. Voilà la différence entre un best-seller et l’œuvre d’un créateur.

« Il me semble être né pour ne pas accepter les faits tels qu’ils sont », a écrit Cortázar, qui était un écrivain engagé… 
Oui, il était engagé comme personne, mais non dans la totalité son oeuvre ; il a écrit des contes de littérature fantastique qui ne sont pas politisés et d’autres qui sont politisés.

Et Borges, que pensait-il , et que pensez vous du Livre de Manuel ?
Je n’ai pas lu Le Livre de Manuel. J’ai lu Marelle, une chose fascinante, comme un jeu, et j’ai aussi lu Les Gagnants, c’est fantastique. C’est extraordinaire comment il a réussi à conserver le langage de Buenos Aires, étant donné qu’il vivait loin de son pays et qu’il écrivait dans une autre langue.

Cortázar était distance et solitude ; amour, nostalgie et douleur de Buenos Aires ; son silence avec des mots. 
C’est vrai, et je suis une grande lectrice de ses contes. Dans « La nuit face au Ciel », l’un de mes préférés, il mélange espace et temps, d’une manière extraordinaire ; il fait de même dans « Prose de l’Observatoire », en réalité une nouvelle, une prose poétique fascinante. C’est pour moi, son côté le plus intéressant.

María : 1981 et deux attitudes. Cortázar au Centre Culturel de la « Villa de Madrid » avec son texte sur le pouvoir des mots ; et Borges, qui dénonçait « Cent ans de dictature militaire » tandis que des milliers de personnes disparaissaient en Argentine...
Oui, mais Borges était aussi très engagé avec ce qu’il pensait.

a suivre…

© Cristina Castello
Publié dans Cuadernos Hispanoamericanos – Madrid, septembre /octobre 2004

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