Enis Batur, facteur de lui-même !
En Occident, la méconnaissance de la littérature turque est presque une marotte ou un impératif catégorique, à croire que le Bosphore est une barrière que s’imposent les bibliothécaires. Bien sûr, les Dardanelles ressemblent plus à un tube digestif qu’à un stylo mais tout de même, de là à penser que seul Hikmet a pu s’aventurer dans la mare nostrum !
Parfois, les salons littéraires ont du bon. On y rencontre des éditeurs dynamiques comme « Bleu autour » qui publie l’œuvre d’Enis Batur et d’autres auteurs turcs contemporains. Et là, on lit en colimaçon Le facteur d’Üsküdar, D’une bibliothèque l’autre ou Simple silence. Pourquoi en colimaçon ? Parce que rien chez Batur n’est rectiligne, l’intelligence étant elle-même une section de droite, arrondie sur elle-même et qui met en exergue le principe rectangulaire, sans esprit de géométrie.
Les anecdotes sont courbées comme un scribe de rêves, les chiens sont mélomanes et le Petit Prince sodomisé. On pense évidemment à Hrabal. On pense à Borges. On pense à Alberto Manguel, préfacier de Batur et dont j’avais critiqué le très beau Un amant vétilleux.
Mais souvent, en lisant Batur, on ne pense à rien ni à personne car il y a une musique annotée par les silences qui ne la frustrent pas mais l’ornementent à la manière de Paul Valéry. Il a son propre rythme comme les maçons de démolition : on enlève pierre à pierre ce qui reste de l’édifice ancien pour bâtir ce qui sera le bâtiment nouveau sans qu’un plan préalable ait été conçu… pour la beauté du geste.
Les bibliothèques ne disparaissent-elles pas ? On se met à douter de l’existence des facteurs, surtout s’ils lisent vos lettres, notamment vos factures, à l’ombre d’un bel arbre. Batur a une manière bien à lui de concevoir la mélancolie. Il n’en prononce jamais le nom. Il ne sait peut-être pas même qu’elle existe. Pourtant, au fil des pages, c’est comme si son va-tout (tout conte en est un) était une forme d’éternel retour du labyrinthe qu’occasionneraient des songeries dont la réalité serait formalisée par la circularité ambiguë des enchevêtrements : n’est-ce pas la définition de ce qui n’est pas volcanique mais rapide comme une histoire qui n’en finit pas, tourne sur elle-même car il n’y a rien d’autre que ce coin de rue qui se duplique dans le rire comme dans les folies de Sadegh Hedayat ?
N’est-ce pas cela la mélancolie, moins une bile qu’une dérision noire ? Moins une lave qu’une stalagmite qui donne de l’existence l’image d’un brocart hérissé de bouloches ? Les écrivains ne sont pas des écrivants, comme le dit l’ami Friche. Les écrivains irritent encore moins qu’ils ne conseillent. Les écrivains écrivent ce qu’ils appareillent : la soi-disant réalité, les brumeuses coteries de la vie sociale, les illusions qu’ils réalisent toutes et le style qu’ils gratifient de l’ensemble de leurs émotions futures.
Un écrivain devance ce qu’il retarde : la clownerie, la mort, les djinns, la simplicité. Les littératures étrangères n’existent pas au fond. Il n’y a plus de turqueries. Il n’y a plus que des romanciers qui ne se souviennent plus ni de leurs biographies ni de leurs échanges sur fond d’éthanol : seuls les textes respirent comme une balise sous la houle.
Batur fait partie de ce groupe étrange qui croit qu’il ne se passera jamais rien puisque tout a déjà été écrit, effacé, puis écrit de nouveau et ce, jusqu’à ce que l’éternité se lasse de sa propre révérence. Istanbul nous tend à tous les bras, bien éloignée de la litanie des songe-creux qui s’auto-assaillent du barda des syllabes convenues.
A l’est, décidément, tout est nouveau.
valery molet
