Emmanuel Tugny, Mourette
Professeure retraitée des Cours de civilisation française de la Sorbonne, Reine Mimran est auteure chez CLE d’ouvrages pédagogiques (Grammaire, Vocabulaire, Méthodes, Lectures).
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Mourette, ce prénom, qui sonne comme un mot tendre, diminutif construit peut-être sur le mot « amour », est le titre du dernier ouvrage d’Emmanuel Tugny. Emmanuel Tugny dont on connaît l’œuvre déjà si abondante, si diverse, et qui peut se prévaloir d’avoir abordé bien des domaines : roman, poésie, essai, traduction, musique.
Mourette, qui aurait pu être qualifié de roman, porte l’intitulé de « pastorale », genre anachronique qui évoque la vie et les mœurs champêtres. Et en cela, cette oeuvre mérite cet intitulé. Rayonnant autour d’une petite ville Saint-Yzore, et de son église, s’étend un territoire de champs, de prairies, de vallons, de montagnes, de forêts… ; nous sommes bien dans un milieu champêtre, les héros en sont presque l’émanation et entre ces pages on entend la vie des bêtes et de la nature.
Mais la pastorale est un genre qui relate aussi les amours des bergers et des bergères et qui parfois relève de l’affecté. Emmanuel Tugny échappe complètement à la mièvrerie du genre en y apportant une touche à la fois ironique et dramatique. En effet, loin des douceurs habituelles des pastorales, nous avons ici un texte d’amour et de mort, un texte où l’amour le plus délicat côtoie des amours brutes, crues, sexuelles.
Et voici qu’apparaît l’héroïne éponyme, Mourette.
« Comme elle passait par derrière, le verger, les poires blettes avec les mousses et les framboises et le sureau, plus petite l’oseille et le plant de livèche, comme elle avait grand soin pour soi de n’écraser point la nature, légère, enfant de la buée, de la brise et de la mésange… ». (p.9)
Mourette, femme enfant, traverse avec grâce une nature où les animaux vivent de la vie des humains, comme la génisse Attis, qui aura un rôle prépondérant dans le déroulement des événements et que Mourette aime avec tendresse, comme l’oiseau de nuit dont Mourette comprend le langage. Elle aime d’une façon innocente, un homme, Longuy, le gendarme arpenteur, mais elle aura des relations sexuelles sans amour avec un personnage que nous découvrirons plus loin, le Bon Père et avec quelques autres.
Et puis, voici Elise Caron, décrite d’une façon directe, et parfois crue.
« Blanche et rose et le cheveu paille. Avait servi dans la graine et puis la mitraille et l’infirme, connu le dernier cui pour sa maman, l’épouse ; flatté des verges sous des cintres… ». (p.11)
Quant aux hommes, je citerai les deux principaux : Longuy, gendarme et arpenteur. Ce métier d’arpenteur, lui permet de traverser des territoires, de prendre la mesure des arbres, des collines, des forêts, du monde. Il sera amoureux de Mourette, avec délicatesse ; on découvre leur première rencontre qui donnera le ton aux autres ; ils sont dans une chapelle « …et Mourette trébuche emportant par la paume une tripe, un cœur fait, l’oreille d’un guéri, les chairs miraculées. Longuy qui s’endormait, l’haleine vers Marie, la relève bien gourd et la tutoie tout droit. « Tu étais là aussi ! » (p. 25)
L’autre homme, celui qu’on appelle le Bon Père, gros, soufflant, plus présent auprès des deux femmes que dans son église : homme libidineux, il est aussi entremetteur. Toujours présent, trop présent avec cette puissance sexuelle.
Mais comment rapporter le fil des jours, les menues activités des uns et des autres et les moments essentiels qui conduiront les uns et les autres à la mort ?
Elise Caron, mourra. Puis, un jour, Mourette découvre chez le boucher, les dépouilles d’Attis, sa génisse bien-aimée que le Bon Père a vendue au boucher. Sans un mot, Mourette rentre chez elle, prend un fusil…. « Dans la maie couche le fusil,..et que Mourette a chargé… ; Le Bon Père en prière est au pied de l’autel, sous le Jésus… ; et son dos vilain ploie immense comme la figure de Moloch …un dernier regard sur Mourette qu’a laissée l’âme afin que parte le coup de feu qui crève l’oeil avec la cervelle et la tempe et le laid menton pinceté..…
A la suite de ce crime, comment raconter la fuite de Mourette ? Mourette rattrapée par Longuy, le gendarme arpenteur, Longuy qui l’aime. Comment raconter l’union enfin accomplie de ces deux amants qui se sont à peine touchés avant, union accomplie dans une double mort.
« D’un bond Mourette est sur Longuy, son couteau va loin dans sa gorge et Longuy fait feu sur l’enfant. Alors les îles ou les déserts font cortège aux enfants qui vont, les rendent au chemin du terme, aux figures nues des vivants…Ils les rendent aux turbulences du torrent qui rend l’écrevisse, aux espaliers tondus de frais que guilloche la mandragore, au volcan dont la voix rappelle qu’il n’est plus temps, reviens, de jouer, de l’osselet, de la toupie, du canif, des ciseaux de mourre. Et voici la neige et les chèvres, la draille et la rose qui cause, l’enrouement du loup, de l’effraie, l’amandier d’Attis et les bornes, le nemeton puis le clocher.
Bon vent de terre les rappelle ; les enfants reviennent toujours.»
Cet extrait final permettra à chacun d’apprécier la beauté et le rythme des phrases, mais également, si on lit attentivement, de découvrir dans l’énumération, le retour au début de l’histoire ; les enfants reviennent toujours.
Mais ce chapitre est intéressant aussi pour une autre raison. Il s’agit de la structure de l’ouvrage. Celui-ci comporte sept grandes parties :
I, L’oiseau de nuit ; II, Ce qu’a dit Attis ; III, Elise Caron ; IV, Le grand voyage de Longuy ; V, Le premier sang ; VI, Le sang second ; VII, Vers le monde.
Cette division et cette nomenclature nous renseignent sur les événements, sur les personnages, sur l’importance des animaux, et sur le drame final avec l’évocation du sang, sang de la mort, sang du crime.
Et voilà qui est inattendu et qui révèle derrière la discrétion des amours de Longuy et de Mourette, un amour parfait ; on découvre que le chapitre IV, Le grand voyage, consacré à Longuy, est repris presque mot pour mot, au chapitre VII, qui est le chapitre consacré à Mourette, celui de la mort des héros enfin réunis. Magnifique idée que de faire coïncider les deux textes, de les reproduire en miroir l’un de l’autre ; cela est plus révélateur de la force de cet amour que n’importe quelle explication.
Voici le début du chapitre IV ; « Comme Longuy fume au Nemeton, retour d’office, après la boucle des jardins, la fée verte émane de l’orme, dont la chevelure remembre une Idée de la frondaison, …»
Et voici le début du chapitre VII, celui de la mort des amants. « Mourette passe le Nemeton trottant, couteau en poche et bonnet lourd. Après la boucle des jardins, la fée verte émane de l’orme, aux trois ordres de croix topaze, dont la chevelure reforme une Idée de la frondaison,…»
On admirera au passage la virtuosité lexicale de ces deux passages dont la ressemblance parfaite n’exclut pas les différences.
Encore une remarque. Notons la rareté des dialogues ; ils surgissent parfois sous la forme curieuse de question-réponses, ou de questions-questions qu’on pourrait rapprocher de genres anciens, un peu désuets comme la comptine ou la ritournelle.
p.105 :
« –Monsieur Coco de Notre-Dame, est-il vrai que le monde tourne ? »
« -Voyez-vous pas, vilain Denys ? »
« Et tourne à cause du soleil ? »
ou, p. 100-101 :
« -Où vas-tu voir, enfant Mourette
« -Me faut-aller. »
« -Nous faut aller, puis demeurer ; »
Mais comment dire la richesse lexicale, musicale, poétique de cette œuvre, de ce voyage dans une langue ? Une langue, peut-être ardue, insolite pour certains, qui dérangera, troublera mais qui révélera sa puissance si on se donne la peine d’y entrer en toute confiance. Oui, il y a des régionalismes, des emprunts à d’autres langues, des mots crus, des mots parfois difficiles, des mots oubliés et retrouvés, mais, il faut passer outre le premier étonnement, et écouter cette langue. Oui, je dis bien « écouter » ! Elle chante, elle danse, elle est musique. C’est une symphonie ! Les extraits intégrés dans ce texte vous en ont donné, j’espère, un avant-goût.
reine mimran
Emmanuel Tugny, Mourette, éd. Ardavena, février 2026, 194 p. – 18,00 €.