Elmore Leonard, La Loi de la cité, Fredric Brown, La Nuit du Jabberwock, Joseph Hansen, À fleur de peau
Voilà une bonne dose de diversité, noire à souhait, proposée par Rivages/Noir et qu’il serait dommage de ne pas explorer.
Le mois de février a vu les Rivages noirs progresser et proliférer. Comme souvent, ils puisent leur essence de cette littérature américaine chère à François Guérif. En 2005, Terres de Brume avait édité une nouvelle traduction d’un des romans les plus aboutis de Fredric Brown, La Nuit du Jabberwock. Écrit en 1950, ce roman qui tire une partie de son inspiration d’Alice au pays des Merveilles de Lewis Carroll a souvent été publié en France. Il est juste de retrouver cette dernière traduction dans cette collection, car Fredric Brown est un véritable maître de la littérature, et pas seulement noire. À ses côtés, deux auteurs contemporains des années 80 : Elmore Leonard, un habitué de la collection, avec La Loi de la cité, et Joseph Hansen, un autre habitué de « Rivages/Noir » puisque À fleur de peau est le douzième de ses romans à y être publié.
Elmore Leonard, La Loi de la cité
Clement est un marginal atypique. Il tue quand on l’embête. Et des fois, on peut l’embêter sans s’en rendre compte. Il tue aussi pour voler. C’est le roi de la combine et il ne craint personne, surtpout pas la justice, qu’il se fait un plaisir de rouler dans la farine. Ce qu’il ne supporte pas, c’est les accrocs à un plan, même si ce dernier n’est pas parfait. Le juge Guy, de Detroit, s’est fait une sale réputation accompagnée, comme il se doit, de sa cohorte d’ennemis. Aussi, quand au sortir d’un champ de course, avec sa voiture, il empêche Clement de suivre un nigaud qu’il souhaite détrousser, il signe son arrêt de mort. D’autant que Guy est noir et que la fille à ses côtés est blanche. On a beau ne pas être raciste, il y a des limites à ne pas dépasser. Donc, après une glorieuse course poursuite, Guy est abattu, tout comme sa compagne, quelques pâtés de maisons plus loin. Très peu d’argent sur son corps, mais un carnet où figurent noms, numéros de téléphone et sommes d’argent. Au milieu de ces noms, celui de son avocate. Une occasion de rire et de se faire du fric, quoi !
Pour la police, le crime crapuleux est signé Clement. Seulement voilà, il faudra des preuves plus que tangibles pour qu’il ne sorte pas indemne du tribunal. Le sergent Raymond Cruz, en charge de l’enquête, est aux abois. Les journalistes l’emmerdent et jouent les psychanalystes à deux balles. Et puisqu’il est question de balles, quand un olibrius tire à la chevrotine sur ses fenêtres, le serviteur de la loi qu’il se doit d’être a une furieuse tendance à vouloir suivre la voie d’un Charles Bronson, de se transformer en tueur implacable, car si Clement peut se sortir des mailles du filet de la justice, la divine l’attend au tournant. Mais d’autres larrons entrent en piste, des Albanais. On ne devrait jamais toucher à un cheveu d’un Albanais, sinon, son frère, son oncle, son cousin se mettent en chasse pour laver l’affront. Pour ne rien connaître à l’Albanie et pour avoir brisé un genou à un Albanais, Clement se retrouve entre deux feux. Il a alors besoin d’argent pour quitter cette ville de trouducs et il ressort son agenda.
La Loi de la cité est du grand Elmore Leonard. La truculence des dialogues n’a strictement rien à envier à celle des décors. Ce roman, qui a reçu, en 1986, le Grand Prix de la Littérature Policière se situe à mi-chemin entre le roman noir, très noir, et la comédie. On s’extasie de la naïveté de Clement, et on tremble devant sa cruauté. Cet être assoiffé de sang et d’argent n’a strictement aucun respect pour les autres. Il condescend à respecter ceux qui tremblent devant lui mais restent fermes devant la justice en préférant écoper à sa place. La sacro-sainte loi du Milieu. Et Clement n’hésite pas, lui, à faire tremper ses proches dans ses sombres machinations, sans leur laisser le choix. Ce ne serait pas un bon Elmore Leonard s’il n’y avait pas une once de romance. Le lecteur y trouvera sa dose quand la Loi et la Justice décideront de s’allier. La loi de la cité, c’est bien connu, c’est celle du plus fort. Ou du plus malin. Clement est sûrement le plus fort, Raymond Cruz le plus malin.
Fredric Brown, La Nuit du Jabberwock
Doc Stoeger est propriétaire du Carmel City Clarion, le journal d’une petite ville où rien ne se passe. Doc parle sans cesse de rendre ses billes. Son temps libre, il le partage entre l’alcool, les échecs et Lewis Carroll. Mais cette nuit qui arrive va tout chambouler. Il n’est pas bon d’être en avance lors d’un bouclage. Il va l’apprendre à ses dépends. Surtout qu’il va être l’acteur principal d’une kyrielle de drames, souvent aux frontières de l’entendement et du fantastique. Derrière tout ça se cache une sombre machination digne d’un excellent joueur d’échecs.
Fredric Brown est un véritable magicien. Il mélange les genres et n’hésite pas à embarquer ses lecteurs vers des mondes paranormaux. Tour à tour social, noir, fantastique puis policier, La Nuit du Jabberwock est un chef-d’œuvre sans aucune commune mesure. Et Fredric Brown un auteur incontournable unanimement reconnu qui méritait bien d’être intronisé chez « Rivages/Noir ».
Joseph Hansen, À fleur de peau
Un paroissien modèle est retrouvé mort dans son jardin. La prime de son assurance-vie est trop importante pour que l’on s’abstienne d’y regarder de plus près. Brandstetter mène son enquête et découvre rapidement une facette de cet homme extrémiste et radical qui n’hésitait pas, avec d’autres paroissiens encagoulés, à mener des croisades contre le vice, le commerce du sexe en tête. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le mort n’était absolument pas un modèle de petite vertu.
Joseph Hansen nous emmène dans les coulisses noires du sexe. Entre deux prises de cinéma porno sans fric ni décor, Brandstetter rencontre d’ex-futures stars, des gigolos en pagaille, des gays et des lesbiennes à foison ainsi que de nombreux anciens petits amis qui reviennent le tourmenter et saloper le sol de son nouveau logement, ivres morts qu’ils sont. Les morts sont monnaie courante, et l’alcool et le sang coulent à flots à mesure que la vérité remonte à la surface.
Pour accoster d’autres Rivages tout aussi noirs, entre autres pages du Littéraire, par ici…
julien védrenne
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Elmore Leonard, La Loi de la cité (traduit de l’américain par Fabienne Duvigneau), Rivages coll. « noir » (n° 632), février 2007, 326 p. – 8,50 €.