Elke de Rijcke, Paridisiaca. Un Lac-Opéra
Les glaïeuls rouges
De poèmes en poèmes, entre la cartographe (l’auteure) et le cartographié (le lac), les espaces et les temps s’estompent tout en divers jeux. D’abord, les mots changent de caractères pour passer de romains en italiques et les énoncés de bas de page sont toujours à une bonne distance du poème pour leur conférer moins une valeur de commentaire que de légende d’oracle ou d’ héraldisme.
De plus, chaque poème commence par une minuscule – ce qui égare l’origine de la moindre parole d’un tel vaste appareil. En supplément – mais c’est presque « naturel » -, le point final n’est pas accolé au mot : un intervalle l’en sépare. Et dans ce trou, une phrase pourrait encore accueillir de l’inexprimable. Ce n’est donc là ni un incident ni même un repentir. Ajoutons qu’il n’y a jamais de point final à un poème.
Après tout, chaque poème peut se continuer de près ou de loin. D’autant que chaque dernier vers d’un poème se change en titre inversé qui replace instantanément le début de la pièce suivante. Et en conséquence, dans un tel repérage, le lac de Constance se trouve, dans ses aspects, classé plus ou moins approximativement en une telle étrange cohérence.
Les poèmes reflètent aussi des réalités diverses : souvenirs littéraires, légendes du lac, aperçus historiques, personnalités locales et amourettes dont la liste fournit qualités et attributs qui leur vie suppose. Le tout dans un tourbillon divisé en unités poétiques. Jaillit entre autres la splendeur enivrante des stucs du lac près de Sipplingen. Ils battent « affectueusement mes joues / immense ton règne ce matin entre / Bodman et Mariensclücht / que seules les tours transpercent ».
Entre disparate et morcellement, ces tableaux-poèmes du Lac de Constance se profilent d’une accumulation de personnages et de lieux. L’ensemble est donc volontairement dépareillé/homogène en poèmes multicolores d’une forme rigoureuse mais souple entre les abîmes du lac et ses ramifications entre union et discordance. D’où l’originalité d’une telle évocation « à bourgeons enrobés / pour nous épanouir / sous le clocher » là où « nos calices voûtent leurs voix chuchotent / rubis, rubis, rubis / les glaïeuls rouges ».
jean-paul gavard-perret
Elke de Rijke, Paridisiaca. Un Lac-Opéra, MF Poésie commune, 2026, 148 p. – 10,00 €.