Du fromage trempé dans la confiture : entretien avec l’artiste Tristan Savoy (Requiem pour un Saint)

Du fromage trempé dans la confiture : entretien avec l’artiste Tristan Savoy (Requiem pour un Saint)

Chez Tristan Savoy, les images d’Eros se mêlent à celles de Thanatos dans des maelstroms corporels ou des fêtes galantes. Surgissent des révisions de legs en disparition, des hallucinations au milieu de fantômes vivants et des êtres mourants. Tous renvoient à qui nous sommes, hommes et femmes en un seul « tonneau » et en accords et désaccords pour un dévoilement sans fin de l’ « indévoilable » et du multiple dans l’Un de chaque image-reine, au fil du temps et ses tréfonds.

Tristan Savoy, Requiem pour un Saint, installation – projection – photographie, LAC Scubavine Vevey, septembre 2016.

 

Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Différents impératifs biologiques, intellectuels ou moraux.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Le souvenir d’un totalitarisme de l’esprit.

A quoi avez-vous renoncé ?
Fondamentalement, à rien. Je ne me refuse rien et je crois toujours possible l’entente entre êtres humains, peut-être plus aujourd’hui que lorsque j’étais enfant.

D’où venez-vous ?
De Lausanne, ville propre et viciée à la fois.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Compréhension, tendresse, et Amour avec un grand A. Une grande force morale aussi, un optimisme serein.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Du fromage trempé dans la confiture.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Mon complexe de l’imposteur !

Comment définiriez-vous votre approche du corps ?
Complexe, équivoque. Il s’agit pour moi d’une matière vivante, habitée. Un corps peut vivre tout à la fois de manière matérielle, symbolique et même abstraite dans un seul et même regard. Le corps est une inscription, l’inscription toujours ré-inscrite d’une subjectivité dans un espace-temps. Le corps est ce que l’on en fait, et se regarde avec les loupes que l’on décide de chausser. Toutefois, je pense que mon approche des corps est toujours sensuelle, qu’il s’agisse d’un corps malade, infirme ou d’un corps qui réponde aux canons du Beau actuel.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Les vaches malades, les frappes sur l’Irak, au même titre que la peinture de Klimt ou de Munch. Je n’ai pas une image plus marquante que les autres, c’est plus un ensemble flou qui les regroupe toutes lorsque je pense à un premier choc visuel.

Et votre première lecture ?
“La Philosophie dans le boudoir », du Marquis de Sade.

Quelles musiques écoutez-vous ?
J’écoute beaucoup de choses différentes, de la New-Wave au Jazz, en passant par le Bel Canto, le baroque, l’expérimentale, ou encore la noise. J’ai plutôt des périodes que j’aime, plus que des genres.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Je ne relis jamais les romans, mais le seul que je souhaiterais relire, en attendant encore un peu afin que ce soit le bon moment, est « le Sous-sol » de Dostoïevski.

Quel film vous fait pleurer ?
Beaucoup ! Le dernier en date : « Les Délices de Tokyo » de Naomi Kawase, le dernier plan sur Sentaro et ses dorayaki (pâtisserie en forme de Pancake), après la mort de sa bienfaitrice.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
Je m’évite dans le miroir, de peur de me noyer dans des considérations inter-subjectives.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
Personne à ce jour.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
C’est une question piège ! Aucune qui ne soit à découvrir. Pour vous répondre autrement, le mythe est pour moi un outil qui permet de se distancer d’une chose ou d’un événement qui fut simplement concret, palpable.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Honnêtement, je ne pense pas pouvoir parler de proximité mais plutôt de traits que j’admire. J’adore l’humour américain d’un J. Baldessari comme d’un Mike Kelley, mais aussi l’humour des artistes de l’Arte Povera ; le cynisme solaire de Pasolini ; le côté « mauvais élève » de Von Trier ; la transgression chez Duchamp, la préciosité décadente de Natacha Lesueur, la radicalité de Gina Pane, Marina Abramovic, Orlan, et à un autre niveau Barbara Kruger, Brice Dellsperger ou encore Christian Marclay. Je suis aussi très sensible aux artistes siennois et florentins du Quattrocento, mais aussi à l’architecture gothique française. Concernant les auteurs : Dostoïevski, précédemment cité, et Houellebecq pour son matérialisme désenchanté.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Si seulement je le savais.

Que défendez-vous ?
Je pense être un agitateur, plus qu’un défenseur, du moins dans mes images. Je défends le droit des femmes et des minorités et je souhaiterais pouvoir me défendre un peu plus de la malbouffe et des industries. C’est un peu bateau mais je défends la vie, à l’exception de celles des moustiques qui me piquent.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
L’impossibilité d’un sujet perfectible et les cruelles illusions de cette forme de consensus que l’on nomme réalité objective.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
Un bel exemple de notre condition post-new-age.

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Si je suis plutôt chien ou chat.

Présentation et entretiens réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 26 septembre 2016.

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