« Doux rêves revenez aussi » (Beckett) : entretien avec l’artiste Annina Roescheisen

« Doux rêves revenez aussi » (Beckett) : entretien avec l’artiste Annina Roescheisen

L’image photographique et vidéographique reste chez Annina Roescheisen le plus souvent une image anthropomorphique. L’artiste s’y met en scène de manière apparemment ludique. Mais la démarche artistique est complexe. Nourrie de culture médiévale, l’artiste mêle l’être au sein d’éléments clés et symboliques : la clé, la toupie génératrices d’ouverture ou de mouvement. L’image permet d’ironiser le monde. Entre autres, avec ses « Pietà » où Jésus est remplacé par un ours en peluche et Marie par l’artiste elle-même afin de contrarier la figuration classique.
La conscience ne peut se réduire à la seule matérialité du corps, lequel devient un analogon de l’espace mental à la manière d’un Bosch revisité. Le sens de la vie ou du destin semble ouvert à la possibilité de présence d’une main extérieure qui pourrait le changer. Fidèle en ce sens aux artistes du Moyen Age, l’artiste n’est pas indifférente aux explorateurs contemporains – de Matthew Barney  à Marina Abramovic. L’enfant reste toujours vivante en elle et la Vierge n’est pas forcément une sainte : preuve que l’artiste affectionne autant l’humour et le décalage que la lucidité.

 Entretien :

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
Le soleil quand le jour se lève. Je me réveille généralement et naturellement très tôt, autour de 5.30/6h. J’aime le silence poétique et presque méditatif du matin.

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?
Ils sont en devenir. Mais je me sens chanceuse de savoir encore à quoi ressemblent l’envie simple des enfants : voler, la liberté. L’Art me permet de m’exprimer librement, sans limites ni restrictions, sans interdit.

A quoi avez-vous renoncé ?
A certaines projections. Ça ne veut pas dire que je ne rêve pas ou que je suis pessimiste. J’ai juste renoncé à l’illusion et la perte de temps que constituent les projections que nous faisons sur notre vie future, sur certains événements à venir. De toute façon, tout arrive toujours d’une manière différente de ce que nous avions imaginé et parfois dans une direction complètement opposée à ce que nous pensions.

D’où venez-vous ?
Je suis moitié allemande, moitié slovène. Née en Allemagne, en Bavière, dans les montagnes proches de l’Autriche.

Un petit plaisir – quotidien ou non ?
Mon café matinal que je prends toujours dehors. Je regarde consciemment tout ce qui m’entoure mais en retrait, sans réelle participation. J’aime ce sentiment de faire partie de ce monde mais en pouvant m’en retirer et en le contemplant comme une pièce de théâtre qui se joue, se forme devant mes yeux. J’aime l’idée qu’il y a un temps pour être et un temps pour faire.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ?
Je ne réfléchis pas comme cela, je ne cherche pas à me distinguer. Ce serait trop calculé. Et l’Art qui provient d’un calcul n’est absolument pas l’Art dans lequel je m’inscrits. Pour moi, l’Art c’est l’authenticité et la générosité du partage. Le langage visuel est en soi, en liberté. L’artiste le dirige vers l’extérieur librement, crée à travers lui. C’est un processus, une naissance de quelque chose où le calcul n’a pas sa place. Si néanmoins mon Art se distingue ou s’il touche les émotions de ceux qui le regardent, alors j’en suis ravie.

Quelle est la première image qui vous interpella ?
Plusieurs images se mélangent. Des images de l’Art de Chagall et des icônes dans les églises. Mais aussi, des images de la nature : la forêt, les montagnes, les lacs, les feuilles, les arbres, le ciel, la terre en communion avec l’humain et les animaux. Ces images forment des peintures magnifiques qui défilent sans cesse devant mes yeux.

Et votre première lecture ?
Surtout des contes. J’ai adoré lire ceux des frères Grimm.

Quelles musiques écoutez-vous ?
J’aime la diversité en tout. Dans l’humain, les voyages, l’Art, la nourriture, les livres et aussi dans la musique. J’ai grandi entourée de musique classique – j’ai appris à jouer de la flûte traversière, du piano et un peu de violon (dont je me suis lassée après un an, découragée par sa difficulté). Mais j’aime aussi la soul, le funk, le rock, le vieux Hip Hop, la musique contemporaine, tzigane, le folklore en général.

Quel est le livre que vous aimez relire ?
Il y en a plusieurs, mais celui que je relis régulièrement est de Dante Alighieri, « La Vita Nuova ».

Quel film vous fait pleurer ?
Le dernier qui m’a énormément émue, autant musicalement que par la finesse de son humour, par la sensibilité avec laquelle sont traités différents sujets, par les regards, les positions des mains, etc, était « Youth » de Paolo Sorrentino.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ?
L’âme d’un enfant dans laquelle le monde se reflète.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
A moi-même.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
Il y en a tellement que c’est difficile de n’en citer qu’une ! J’aime le Moyen Age, son mysticisme, ses inventions ou sa littérature – donc j’aime beaucoup Rome. Mais aussi Athènes et Istanbul, et je rêve de pouvoir un jour voyager en Egypte, en Amérique Latine et en Asie.

Quels sont les artistes et écrivains dont vous vous sentez le plus proche ?
Ceux qui me viennent spontanément si je pense aux écrivains, aux poètes – Rainer Maria Rilke, Dante Alighieri, Krishnamurti, Kant et Baudelaire. Pour les artistes, Rogier van der Weyden, Giotto, Botticelli, Jérôme Bosch, Dante Gabriel Rossetti, Caspar David Friedrich, Yves Klein, Matthew Barney, Marc Rothko, Marina Abramovic, Shirin Neshat.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ?
Pour répondre de manière très matérialiste : assez d’argent pour pouvoir produire ma prochaine pièce d’Art vidéo – un film en noir et blanc que j’envisage de tourner en 35 millimètres.

Que défendez-vous ?
L’humain et les émotions.

Que vous inspire la phrase de Lacan : « L’Amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas »?
L’Amour est un sujet de questionnement pour moi, en moi. Donner et exister en même temps. Le don se fera je pense d’une manière plus pure et joyeuse s’il est fait sans attente d’un retour, sans arrière-pensée. Donner pour faire du bien, pour partager. Si donner de l’Amour se fait dans une posture sacrificielle, alors cela est vain. On ne peut rien donner si on perd de vue son identité. De la même manière, on ne peut pas donner à une personne qui ne veut ou ne peut pas recevoir.
Je ne sais pas si mes pensées sont assez claires – reposez moi cette question à la fin de ma vie !
Mon idéal – si donner me porte joie et porte joie à l’autre, alors je pense que c’est la forme du Bel Amour, de l’Amour du Beau.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : « La réponse est oui mais quelle était la question ? »
J’ai envie de vous repondre ça; j ’ai envie de vous répondre par celle de Confucius :
« J’entends et j’oublie. Je vois et je me souviens. Je fais et je comprends ».

Quelle question ai-je oublié de vous poser ?
Quand est-ce qu’on est arrivé à destination ?

Présentation et entretien réalisés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 30 août 2016.

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