Djamel Tatah, Monographie
L’œuvre éthique de Djamel Tatah
Par le minimalisme graphique de ses surfaces et la transposition de la figuration vers une sorte d’abstraction, l’œuvre de Djamel Tatah est saisissante. Elle met l’émotion dans la re-présentation de l’individu urbain (solitaire ou en groupe). La décontextualisation supprime les effets d’une diégèse trop marquée. Elle accorde aux personnages une dimension d’un mythe proche de ce que, du côté de la littérature Camus, Beckett et Bernard-Marie Koltès ont suggéré dans leur jonction du quotidien le plus trivial et d’une dimension métaphysique de l’être. Par ce biais s’instruit une dimension critique et politique de l’oeuvre.
Naturalisé français et après ses études aux beaux-arts de Saint-Etienne, l’artiste a commencé son parcours à Marseille près de la gare Saint-Charles puis dans un hangar, au milieu des carrières de l’Estaque. Dès cette époque il a trouvé son langage. Ses personnages sont souvent vêtus de noir ou de brun. Femmes et hommes au teint hâve suggèrent la fragilité et l’angoisse. Des lignes blanches indiquent les plis de leurs vêtements. Ils sont présentés debout, assis, au repos ou encore chutant dans le vide. Les expressions des visages restent volontairement énigmatiques et a-psychologiques. S’y éprouve toujours un sentiment retenu de douleur. De telles figurations « figées » sur fond monochrome créent paradoxalement l’impression d’un espace vivant. Elles sont les mêmes depuis toujours dans l’œuvre. Sur des plans aux couleurs intenses, de telles figures se découpent selon une technique de dématérialisation. A partir de photographies, l’artiste les numérise puis les projette sur la toile afin qu’elles deviennent la trame de ses personnages à la fois très identifiables – esthétiquement parlant – mais anonymes. Ils semblent saisis au sein d’étranges chorégraphies ou claustrations.
La monstration sous formes d’épures physiques dégagées de singularités appuyées ouvre à un universalisme très efficace et parlant dans un monde soumis au repli identitaire. Tatah met en exergue la nature d’un univers mondialisé. Au contexte géographique se substitue un lieu pictural. Il devient le symbole de tout autre lieu. Et face à certaines de ses œuvres (en particulier ses grands triptyques), il est impossible de ne pas penser aux guerres civiles et aux épurations ethniques. L’Algérie d’où ses parents ont émigré pour travailler dans les usines de la vallée du Gier est souvent présente en filigrane. L’emprise politique, sociale et morale s’impose donc dans une œuvre qui se veut le miroir de l’époque. Le sentiment tragique y est sublimé par des couleurs a priori inattendues : verts profonds, rouges sombres, roses et pourpres créent une poésie particulière. Elle n’a rien d’évanescente mais tranche sur une expression trop littérale de la réalité.
Olivier Kaeppelin l’a bien compris. Et la fondation Maeght dont il est le directeur propose une reconnaissance rare d’un tel travail. Aucun artiste français de sa génération n’avait encore bénéficié d’une rétrospective. Elle sera présentée en 2014 au Musée d’art moderne et contemporain d’Alger.
jean-paul gavard-perret
Djamel Tatah, Monographie, Fondation Maeght, du 14 décembre 2013 au16 mars 2014