Deborah de Robertis, l’Encyclopédie pratique des mauvais genres

Deborah de Robertis, l’Encyclopédie pratique des mauvais genres

Déborah de Robertis et la question du regard

Poursuivie pour exhibition, l’artiste Luxembourgeoise Deborah de Robertis a refusé de plaider coupable suite à sa performance au Musée d’Orsay. Dans un premier temps, elle a envoyé une vidéo au ministère public : elle se dresse devant la porte fermée du tribunal correctionnel de Paris en expliquant pourquoi elle ne s’est pas rendue le 24 mai à la procédure de reconnaissance préalable : elle veut un vrai procès. Et elle le prépare afin que soit reconnu son travail.
C’est donc là un nouvel avatar des démêlés de l’art avec la justice. Dans sa vidéo, l’artiste a mis les points sur les i : « Au-delà du fait que je ne reconnais pas ma culpabilité, je ne comparais pas car il me semble que vous vous êtes trompé de destinataire. La loi sur l’exhibition sexuelle ne s’applique pas à une œuvre d’art ».

Ce n’était pas son premier rendez-vous avec la force publique. En 2014, lors d’une deuxième garde à vue elle a dû subir une procédure d’humiliation : examen par trois médecins et séjour d’une nuit en psychiatrie pour évaluation mentale. L’âge de bon papa Freud et son invention de l’hystérie (pour femmes uniquement) n’est jamais loin.Quant à faire arrêter deborah de Robertis lors de l’exposition « Prostitution » au musé d’Orsay, cela ne manquait pas de sel.
L’institution prétendait présenter la dénonciation de l’oppression sur les femmes prostituées du XIXème siècle. Mais au XXIème, l’objectif est de criminaliser un geste d’émancipation. Traitée comme une déséquilibrée et non comme une artiste, Déborah de Robertis n’eut même pas le droit de contacter son avocat : la parole du médecin avait force de loi.

Preuve qu’en dépit de sa marchandisation, le corps d’une femme nue dans l’agora semble insupportable. L’amalgame se fait entre la nudité artistique et l’exhibition sexuelle. Et c’est au nom de cette dernière que l’artiste luxembourgeoise est poursuivie. Le geste est donc dénaturé au nom de l’obsession idéologique et religieuse face au nu féminin. Et c’est bien celle-ci que l’artiste met à nu plus qu’elle se dénude elle-même. D’autant qu’elle pose un problème esthétique majeur par inversion de la question du regard. Le « voyeur » est soudain pris à revers car soumis à celui du modèle. La représentation est transférée du tableau au voyeur par une entreprise de « re-présentation » via un corps nu non en image et aveugle mais incarné et voyant.
La performance crée donc un prurit aussi social qu’esthétique. Et le procès permettra peut-être de repolitiser un propos militant réduit à un problème de déséquilibre psychologique (astuce appliquée tout autant aux Femen). Et ce n’est pas parce que dans certains pays l’artiste aurait déjà été passée par les armes qu’il ne faut pas lutter avec elle contre le sexisme, la violence inconsciente (ou non) faites aux créatrices. C’est sans doute une preuve (désolante mais preuve tout de même) que l’art existe. Il a toujours quelque chose à dire, à montrer et il rend fou dès qu’il aborde le problème des « mœurs ». Baudelaire, Flaubert, Deborah de Robertis même combat. C’est presque vieux comme le monde. Rendez-vous avec l’artiste le 13 décembre pour la soutenir.

jean-paul gavard-perret

Déborah de Robertis, l’Encyclopédie pratique des mauvais genres, France Culture et Musée d’Orsay, le samedi 3 décembre 2016.

Laisser un commentaire