David Lawrence, Quatre morts assis en rond
David Lawrence a réussi là un roman fort et ambitieux, sordide et violent à souhait, hélas entaché par quelques maladresses…
Avec pour incipit une scène de crime, le roman de David Lawrence va droit au but, c’est le moins qu’on puisse dire. Et quelle scène de crime : quatre cadavres assis en cercle, déjà infestés par foultitude de parasites, dans le salon d’un appartement londonien aux murs recouverts d’affiches pieuses. Une scène qui évoque autant le mode opératoire d’un tueur en série que le suicide collectif de quatre illuminés membres d’une secte quelconque – de quoi dérouter la police. Mais les rapports d’autopsie vont offrir une prise aux enquêteurs en révélant que, parmi les quatre morts, trois ont succombé à l’absorption d’un poison tandis que le quatrième – le vilain petit canard de l’histoire – est mort des suites d’une lésion cardiaque provoquée par l’introduction en un point stratégique d’une fine sonde d’acier. En d’autres termes, l’individu a été assassiné par un professionnel. Lentement mais sûrement, les investigations ouvrent quelques pistes, et l’enquête s’oriente vers les zones les plus souterraines de la pègre londonienne.
Réseaux de prostitution, trafics de drogue, hooliganisme, gorilles, tueurs à gages et mafia serbe mais aussi indics et corruption policière… rien de l’univers noir ne manque à cette intrigue. L’on a même envie, en deux ou trois occasions, de crier au lieu commun : l’inévitable journaliste rôde sans cesse aux abords du poste de police et des lieux où se rendent les enquêteurs, les différentes brigades se marchent sur les pieds… jusqu’au clin d’œil devenu désormais cliché où le narrateur d’un roman stipule que ce qu’on est en train de lire est la réalité vraie et n’a rien à voir avec les fictions policières en tout genre qui sont proposées au public (cf. p. 19) ! Il est certes évident que l’auteur a opté pour un réalisme sans fioriture, qu’il s’agisse de décrire par le menu les tâches confiées aux policiers chargés d’une enquête ou bien les mises à mort, les tortures, les combats, les cadavres, les blessures…. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir laissé subsister quelques invraisemblances dans son récit : comment se fait-il, par exemple, que Billy Whizz, ce jeune truand qui sert de placard à drogue aux dealers de son quartier, soit en garde à vue sain et sauf après avoir été, deux paragraphes auparavant, serré de près par ses « amis » suite à une visite de la police dans sa chambre ? Il y a, ainsi, deux ou trois points où la vraisemblance n’est pas de mise, et quelques dialogues, aussi, où des répliques paraissent rester sans réponses, créant des sortes de blancs narratifs qui laissent, au début du roman surtout, une impression de décousu dans la manière dont sont distillés les éléments de l’intrigue.
Outre son réalisme sans complaisance et le suspense de qualité sur lequel il repose, ce roman vaut essentiellement par son héroïne, l’inspecteur-chef Stella Mooney. L’auteur a créé un personnage féminin atypique, plus proche du détective « hard boiled » que des archétypes auxquels se rattachent généralement les femmes flics de la plupart des polars. Elle a grandi dans les rues d’une banlieue modeste, a dû batailler ferme pour aller à l’université, elle descend la vodka avec une facilité déconcertante, a le langage rude, est dure à la souffrance… sans que jamais ces traits virent à la caricature : Stella n’est pas une grossière virago. Mais sa féminité, au lieu de se manifester à travers sa mise vestimentaire ou ses préoccupations domestico-sentimentales, est rendue tangible par les drames qui la déchirent : un enfant perdu, une liaison amoureuse qui s’englue dans le mensonge et les impératifs de l’enquête. Stella Mooney est une femme, un officier de police, et un être souffrant ; c’est le rapport de proportion entre ces trois pôles de sa personnalité qui fonde son originalité en tant que personnage romanesque. On notera que David Lawrence excelle dans la construction des personnages : tous ont une épaisseur poignante, grâce sans doute à l’utilisation fréquente de la focalisation interne qui montre le monde, fût-ce le temps d’un paragraphe, à travers les yeux de tel ou tel protagoniste. Et quand bien même le narrateur reste anonyme, des indices permettent d’identifier le point de vue adopté : adresses directes au lecteur, subtils changements dans le registre de langue… etc.
Enfin, le dénouement rompt, lui aussi, avec les attendus du genre : certes, la crise ultime et le paroxysme de tension qu’elle induit sont résorbés. Certes, le coupable recherché tout au long du roman est retrouvé. Mais le récit s’achève malgré tout dans l’ambiguïté, avec comme de l’amertume qui surnage.
David Lawrence a réussi là un roman fort et ambitieux. Désireux de jouer la carte du réalisme documentaire, il n’en a pas moins donné pour support à ses descriptions une intrigue complexe et délicate dont les protagonistes sont bien campés. Le récit, jusque dans ses moindres recoins, est âpre et violent, l’atmosphère résolument glauque : même les pointes d’humour, cyniques et grinçantes, ont cette tonalité sordide qui baigne les êtres, les décors, les désirs et les attentes… les rêves aussi, toujours cauchemardesques.
Mais cela, tout en forçant le respect, n’efface pas pour autant les maladresses si aisément repérables. Elles doivent être soulignées, assurément, mais sans doute sont-elles moins imputables à de véritables faiblesses de la part de l’auteur qu’à un excès d’enthousiasme, comme si David Lawrence s’était laissé emporter par sa jubilation d’arpenter pour la première fois le terrain de l’écriture romanesque… et d’avoir pénétré les arcanes des méthodes d’investigation policière. Espérons qu’il saura juguler cet enthousiasme dans son prochain roman et qu’il lui donnera la rigueur qui manque un peu à celui-ci.
isabelle roche
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David Lawrence, Quatre morts assis en rond (traduit par N. Thiberville), JC Lattès « Suspense & Cie », 2004, 408 p. – 21,50 €. |
