Danzy Senna, Symptomatique
Une jeune femme qui semble en perdition, noyée par le gigantisme de New York
Que recouvre le terme symptomatique ? Ce qui est symptomatique ce sont parfois les prémices d’un virus, une fièvre ou une irritation de gorge. Est symptomatique, en somme, ce qu’il peut y avoir de typique dans un contexte donné.
Ce roman nous donne à découvrir un certain paysage effectivement. Cela se passe à New York, en 1992 et des poussières, l’héroïne est une jeune femme arrivant de la Côte Ouest pour intégrer en tant que stagiaire un prestigieux magazine new-yorkais et valider les bourses obtenues durant ses études. Sa peau blanche ne trahit pas ses origines alors même que son métissage lui pèse et cela pose d’entrée la question de l’intégration – celle des Afro-Américains bien sûr mais, au-delà, celle des jeunes travailleurs qui font leur entrée dans la vie active, sur la scène des combats quotidiens pour le pouvoir et la reconnaissance sociale. Le contexte donné est bien celui de l’identité.
La jeune femme semble en perdition, noyée par le gigantisme de cette ville, sans véritables amis, seulement accolée à une bande de jeunes blancs-becs dont l’un des membres est son petit ami : Andrew, avec qui elle cohabite par la force des choses et parce que déjà, elle est sous influence et surtout dépendante. Loin de ses repères et confrontée à la dure réalité de l’anonymat elle ne réalise pas encore où elle a mis les pieds. Par hasard, mais on ne le croit qu’un instant, elle rencontre Greta, une collègue de travail qui va lui proposer de sous-louer un appartement qui se libère. L’opportunité tombe à point nommé car la jeune femme vient de vivre une soirée particulièrement dérangeante durant laquelle Andrew et ses amis ont fait preuve d’un racisme évident, à la suite de quoi la rupture se dessine et paraît même urgente. La jeune femme saute sur l’occasion, et ce, même si l’appartement se situe dans un quartier malfamé où les prostitués et les dealers se côtoient journellement. Elle quitte donc le confort apparent de l’appartement douillet d’Andrewpour atterrir dans un deux-pièces puant et presque insalubre.
Le climat d’insécurité est à son paroxysme car cette jeune femme se retrouve totalement seule. L’unique bouée dans son paysage est cette Greta dont elle ne sait rien mis à part que, comme elle, elle est une nusu-nusu, une « moitié-moitié ». Personnage un peu louche, indéfinissable car paraissant un peu décalé, n’entrant dans aucune catégorie bien nette. Très vite celle-ci cherche à se lier d’amitié, voire à brûler les étapes.
À contrecœur mais parce qu’elle a ce sentiment de subordination, l’héroïne accepte un dîner, des rendez-vous, se retrouve contrainte d’accepter cette relation même si le malaise est réel. Et la plongée commence alors…
Le lecteur est, à ce point, totalement immergé dans le livre, avec une grande facilité car la plume de Danzi Senna est fluide et suffisamment descriptive pour que l’on soit rapidement happé par son univers et ses personnages. Ce roman oppose la naïveté à la duplicité, et confronte à l’insécurité, surtout au danger réel d’être ainsi la proie des grandes villes.
Les rencontres sont bonnes ou mauvaises, mais elles peuvent aussi être tragiques. On pourrait dire que Symptomatique est une sorte de polar. Au fil des pages l’histoire est de plus en plus noire, le suspense et l’angoisse de plus en plus prégnants. La chute est… mais ne dévoilons pas la fin : il ne faudrait pas briser l’envie de lire ce roman !
karol letourneux
![]() |
||
|
Danzy Senna, Symptomatique (traduit de l’anglais par Serge Quadruppani), Éditions Métailié coll. « Américas », juin 2006, 201 p. – 19,00 €. |
